08/07/2010

Brumes scintillantes, acte II

"J'ai le plaisir de vous faire partager sur quatre jours une nouvelle policière écrite il y a peu pour un concours. Cette fiction est toute simple, mais tel est le but d'une nouvelle."

Les brumes scintillantes !

Acte II

 

Notre inspecteur situe bien le cours d’eau, il a joué au foot étant gamin sur le stade attenant, et bien souvent le ballon a fini sa course dans ce filet d’eau aux émanations repoussantes. Notre limier a du arrêter ce sport il y a quelques années, ses genoux n’ayant plus vingt ans, et bien plus du double même. C’est un aussi à cause de ses ménisques douloureux qu’il a été rattaché au service du Commissariat, à l’Hôtel de Police, populairement nommé Carl-Vogt, du nom du boulevard qu’il domine dans le vieux quartier populaire de la Jonction. Être encore inspecteur, à son âge c’est déjà une tare, deux promotions bloquées suite à ses problèmes d’alcool et aux rapports du médecin conseil de l’Etat. Un vieux toubib surnommé Dr Pilule, un adepte des antibiotiques, pour soigner un rhume, une hernie ou un eczéma.

Comme personne n'était libre au bureau des enquêtes générales en ce lundi matin, il a décidé de se rendre seul sur les lieux. Après vingt longues minutes de trajet, son mal de tête n’est pas passé, mais il est enfin sur place. Il stationne son « container », comme il aime à la surnommer, sur le trottoir étroit du chemin. En s’éloignant de sa voiture il se rend compte qu’il n’a pas déposé la pancarte cartonnée « Police » sur le tableau de bord. Demi-tour pour corriger cet oubli. Il passerait pour un con s’il était amené à devoir récupérer cette épave à la fourrière, les « casquettes » passant souvent dans le secteur pour aller boire l’apéro en campagne. Se faire enlever la voiture par des collègues, tout, mais pas ça.

Revenu à l’affaire, Jean-Claude Saudan, surnommé J.-C.-S, pour Jésus-Christ-Superstar dans la bouche de ses collègues, enjambe la barrière en bois qui délimite le coin du bois. La lisière du ruisseau n'est pas très longue, mais avec le froid de canard qui s’est abattu cette nuit et ce brouillard qui réduit énormément la visibilité, pas simple d’aller de l’avant pour trouver quelque chose. Il glisse même sur la glaise humide. Le cul par terre, c’est un juron grossier qui l’aide à se relever. La boue n’ést pas la meilleure amie de son unique costume deux pièces. Heureusement, son manteau de pluie vert-bouteille a joué son rôle protecteur et son blazer n’est pas souillé. Le joggeur n’étant resté sur place, le civisme à des limites que le froid délimite bien vite, J.-C.-S. va au feeling. De toute façon, c’est probablement une blague des gamins des Eaux-Vives, un morceau de corde, un nœud de pendu et un bout de bois accroché, juste pour rire. Lui ne rigole pas, il est frigorifié, sa tête sonne le glas et l'odeur des eaux usées du ruisseau viennent se mélanger aux relents d'un café trop fort et d’une haleine fétide.  

Mais la chance est avec lui. Il distingue soudainement, à une dizaine de mètres, une corde suspendue dans le vide, avec quelque chose d’accroché à son extrémité. Une "tête de singe" songe-t-il, ridicule, ce n'est qu'un morceau de bois. Mais brusquement il se fige, se raidi et écarquille grand les yeux. Alors qu'il n'est plus qu'a deux mètres, il devine une oreille, puis un crâne issu d’une décomposition. C'est en effet une tête qui se balance au bout de cette corde de lin. Une tête humaine, osseuse, avec encore quelques lambeaux de peau et des cheveux parsemés. 

Afin de ne pas effacer les traces, J.-C.-S contourne l'arbre qui se dresse devant lui. Trois pas sur sa gauche, mais là il se retrouve soudainement face au vent. Un pas de trop c'est certain. Une forte odeur de putréfaction lui agresse les narines. Comme souvent dans ce cas, les yeux piquent et la nausée est immédiate. Cette odeur il la connaît, tous les flics connaissent cette puanteur. Notre enquêteur n'avait pas besoin de ça ce matin, son estomac étant déjà bien chahuté. Trop tard, penché devant un buisson, il se vide de son petit déjeuner, les trois cafés avalés trop vite, avant de s'essuyer du revers de son pardessus. "Matinée de merde" jure-t-il.

(la suite demain)

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