09/03/2011

Le souffle de la vie permet de se ressourcer, parfois !

« Je suis en congé depuis hier, j'en profite, je me ressource. Le football est une des mes vitamines. Le sport est nécessaire pour éliminer le stress accumulé durant le dernier service. Il y a eu cette bagarre de ménage, où l'homme s'était muni d'un couteau à notre arrivée, se retournant contre nous et oubliant que c'est à sa femme qu'il en voulait. Désarmé, menotté, il a fini au poste et nous avec une belle frayeur. Le pire, ce qui me reste à l'esprit en plus de la brillance de la lame du couteau de cuisine, se sont les cris et les insultes de son épouse. Sauf que ceux-ci n'étaient pas dirigés contre son mari, mais contre nous, les gendarmes, car nous arrêtions son homme.

C'est là ou la question stupide se pose souvent : « pourquoi avoir pris tant de risque pour sauver cette dame et maîtriser son mari, pour si peu de reconnaissance. Notre intervention était-elle nécessaire, ne devrions-nous pas les laisser régler leurs comptes entre eux, et ramasser les pots cassés ? ». La lucidité de la réflexion reprend vite le dessus. On a fait notre job, on a probablement sauvé cette dame qui ne s'en rend sûrement encore pas compte aujourd'hui.

Donc j'arrive au stade, un peu en avance. Faut dire que jouer avec le FC Police dans ce championnat corporatif est un plaisir pour moi, je le savoure. Pouvoir évoluer aux côtés de joueurs de deuxième ligue est une richesse dans ma petite carrière de footballeur.

Je vais patienter au soleil, devant l'entrée de la taverne de ce centre sportif, il y fait bon et la forêt voisine nous apporte les senteurs de la campagne. Les yeux fermés, j'inonde mon visage de lumière, c'est doux et agréable. On oublie tout, on recharge les batteries.

Brutalement je suis sorti de ce repos mérité et de ma méditation solaire. Une femme hurle un peu plus loin, dans une langue que je ne comprends pas. Ces cris là je les connais, se sont ceux de la douleur, du désespoir. L'esprit flic reprend immédiatement le dessus, je me lève d'un bond pour aller voir ce qui se passe. Je m'approche et je vois trois personnes agenouillées dans l'herbe, deux hommes, un jeune et un vieux ainsi qu'une femme. Elle est prostrée, comme pour une prière, mais hurle en direction du ciel, les bras dans cette même direction. Des larmes coulent sur son visage, dont l'expression est indéfinissable.

Au centre, allongé sur le dos, un bébé. Mon sang ne fait qu'un tour, je deviens probablement livide. Je ne comprends pas, je ne saisi pas. Le visage de l'enfant est bleuté et ses grands yeux bruns ronds comme des billes, mais perdus dans le vide, inertes comme le corps de l'enfant.

Je dois aider, trouver une solution, mais il n'est même pas besoin d'y réfléchir, le flic prend vite la place du footballeur. Je m'annonce comme policier et demande ce qui s'est passé. Alors que les cris de la femme augmentent, le père, en larmes aussi me montre du doigt un petit étang situé à dix mètres. Le petit s'y est noyé, laissé sans surveillance quelques instants, il a rampé dans l'herbe avant de basculer dans l'eau verdâtre.

Je m'exprime alors à mon tour, je prends les choses en main, sans véritablement savoir pourquoi ni dans quel ordre, mais tout me vient en tête comme si j'avais déjà vécu cette scène, ce qui n'est pas le cas. J'ordonne au jeune homme d'aller au restaurant, de faire le 144, de demander le Cardiomobile et de préciser qu'il faut un pédiatre pour un bébé noyé. L'adolescent part en courant, affolé mais décidé par sa mission.

Je suis là, agenouillé devant ce petit corps, mais je ne vois plus l'enfant, le nourrisson, je ne vois que les gestes appris bien des années avant pour faire le bouche et nez à un petit, et les consignes qui allaient avec. Placer la tête de l'enfant en arrière, ne gonfler que nos joues, commencer par trois coups rapides puis devenir régulier. Je jeune homme est de retour, il me confirme que l'ambulance arrive, mais me demande aussi qui je suis. Je lui dis que je suis gendarme et l'invite à faire un petit massage cardiaque au bébé, avec deux doigts. Il me dit qu'il a vu ça au secourisme, mais qu'il ne sait plus, qu'il n'ose pas. Je lui montre en deux mouvements, il voit, il comprend, il commence.

Je prends mon souffle, et je me dis qu'il n'y a rien d'autre à faire que de ventiler le bébé. Étonnamment je reste calme, régulier, attentif au thorax durant ces insufflations. Le stress des deux minutes qui viennent de s'écouler, entre les premiers cris de la femme et notre intervention, laisse place à l'espoir. La femme me dit déjà merci car elle voit les poumons de son enfant bouger, mais je sais que ce n'est qu'un mouvement artificiel, qu'il n'est pas encore revenu, mais le regard de cette mère qui place tant d'espoir en nos gestes nous donne une force incroyable, celle de vouloir réussir.

Le temps est long, très long. Il est vrai que nous sommes en campagne, et que l'ambulance ne peut pas apparaître tel un miracle que nous attendons tous. J'ai stoppé deux fois la ventilation artificielle, en vain, le nourrisson ne bouge toujours pas. Si j'ai l'impression que son visage est moins bleu, ses lèvres elles sont presque noires, un mauvais signe. Nous poursuivons, entre ne rien faire et agir le choix est vite fait, et cette ambulance qui n'arrive pas, même si au loin je perçois sa sirène.

Ils sont là, enfin, comme si ces quelques minutes avaient duré une éternité, comme si nous nous étions retrouvés dans un trou noir ou plus rien ne comptait. Oubliés mes soucis, oubliés mes rendez-vous, oubliés le congé ressourçant et le football. Je connais l'un des infirmiers, croisé sur d'autres interventions. Il saisi la situation, nos regards sont déjà un échange d'informations.

Instinctivement je résume tous les éléments que j'ai enregistrés naturellement, professionnellement.  L'heure de la noyade, deux minutes avant l'appel au 144. Je désigne les parents et l'étang. J'explique les actes opérés, la ventilation et le massage. Que le visage s'est rosé un peu mais que la couleur des lèvres a viré au noir. Que les yeux de l'enfant n'ont pas bougé, que ce regard perdu est le même qu'il y a quelques minutes.

Les ambulanciers et le médecin me remercient, tout comme pour le jeune homme qui nous a aidé. Mais lui il est livide, transparent, me pose des questions comme si j'étais médecin. Je n'ai pas ces réponses vitales, mais je me veux rassurant et je lui dis que le bébé est entre de bonnes mains, qu'ils vont aller à l'hôpital pour la suite et que tout ira mieux, alors que je sais qu'aucune certitude ne peut valider mes dires. Je le remercie du fond du cœur, je lui dis même qu'il a été très courageux. Il me dit merci Monsieur et s'en va. Je ne connais même pas son prénom. Aujourd'hui, il est probablement marié et père de famille. Il doit aussi se souvenir de cet événement, car il y a des actes qui ne s'effacent jamais de la mémoire, tout comme je me souviens m'être retrouvé dans un gouffre après cette intervention, vidé de tout, perdu dans mes pensées, impossible pour moi de jouer au foot après un tel événement.

C'est comme le prénom de ce bébé, j'ignore tout de lui, sauf qu'il est décédé trois heures plus tard aux Urgences. Les ambulanciers m'ont téléphoné en soirée pour m'annoncer la chose. Ils m'ont remercié de tout et m'ont invité à les rejoindre pour un débriefing. Je refuse gentiment, je prends sur moi en expliquant que je suis avec ma copine et ça va aller.

Je viens de mentir, car au fond de moi je sais que tout ne va pas aller. Les larmes coulent sans cesse sur mon visage, je n'arrive pas à les stopper. Depuis deux heures j'ai le cœur qui bat à 200. Je garde mes yeux grands ouverts et je raconte encore et encore la scène à ma douce. J'ai aussi ce visage bleu qui ne me quitte plus, il est là, en face de moi, presque palpable. Je cherche des réponses. Qui, quoi, pourquoi, comment ?

Ma copine cherche des mots pour me convaincre que j'ai bien agi, que je ne pouvais rien faire d'autre, mais elle ne les trouve pas, elle ne les trouvera pas, moi non plus.

J'ai revu le visage bleuté de ce bébé, une dizaine de fois durant deux ans. Dans la rue, dans des poussettes, sur des visages de nourrissons qui eux étaient bien vivants, mais qui portaient le masque de mon fantôme.  

Je me souviendrai toute ma vie de cette intervention, je pense souvent à ce bébé, tout en étant convaincu que je n'avais rien d'autre à faire en plus que ce que nous avons pratiqué, en vain. Nous ne sommes que des hommes, on ne peut pas gagner tous les combats, même si parfois on aimerait pouvoir choisir, et laisser vivre un nourrisson un peu plus longtemps. »

 

Ce texte est peut-être une fiction, il sort de l'imagination emphatique d'un lecteur qui se demande comment il aurait réagi à la place de la du jeune homme, et à la place du policier en congé.

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

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