23/03/2011

"Marcello"

« Il est là, en face de moi, tel un être perdu, rongé par un mal que l'alcool tente de noyer. Des larmes quittent ses yeux mais aucune parole ne vient répondre à mes questions, à ses interrogations. Il a bu toute la nuit mais ne sait plus quelle heure nous vivons. C'est terrible, je le connais depuis 5 ans, c'est un ami, un collègue, un tonton pour nous, il est notre chef mais aussi le meneur, celui qui nous accueil le matin et nous guide toute la journée. Il a souvent raison, il est de bon conseil mais il est aussi souvent absent. Des absences liées à la maladie, mais également à ce cerveau qui se perd dans un brouillard épais, constitué de volutes alcooliques.

 

Ce n'est pas la première fois que je prends sur moi pour dialoguer un peu avec lui à son retour de vadrouille, sans tourner autour du pot. La dernière fois, il m'a promis qu'il allait faire une cure, jus de tomate. Avec un sourire complice, j'ai osé le croire tout en sachant qu'il ne s'y tiendrait pas, qu'il ne résisterait pas, plus.

 

Pourtant, ce matin il est différent, presque lucide sur son état général. J'ai presque envie de dire qu'il se voit crever et qu'il sait aussi qu'il est trop tard pour revenir en arrière. C'est le bout du chemin, une route cabossée par les malheurs de la vie, le vin et la bière, par le petit jaune et le vilain rouge. Il met pourtant un point d'honneur à ne jamais mélanger, mais la quantité elle ne l'arrête jamais.

 

Il est impossible pour moi de le laisser ainsi, mais il m'est aussi impossible de trouver de l'aide pour lui, car c'est une démarche personnelle qu'il doit entreprendre avec toute sa volonté, et le peu de lucidité qu'il lui reste. Pourtant on aimerait bien qu'il le fasse, qu'il arrive enfin à se sortir de cette maladie qui brûle son corps de l'intérieur, mais si visible à l'extérieur. C'est un ami, mais c'est un homme seul face à ses démons.

 

Ce matin là, je m'en souviens, nous avons partagé trois cafés et un sourire pour terminer. Je lui ai parlé comme on parle à ceux que l'on aime, pour qui l'on souffre à travers leurs maux. Il m'a répondu avec une tape sur l'épaule et un « ça va aller mon Minet ».

 

C'est dans ma petite voiture rouge que je l'ai raccompagné chez lui, de peur qu'il ne se perde dans le premier bistrot du coin.

 

Nous avons travaillé encore un an ensemble, puis nos routes se sont séparées.

 

Lui, il est mort comme il a vécu, il s'est écroulé dans un troquet alors qu'il y noyait ses fantômes.

 

Moi, je pense souvent à lui, à toi, Marcello mon ami, mais je n'oublie jamais de boire un verre en ton souvenir, et à ces quelques moments intimes partagés dans ces instants sombres de la maladie. Cette maladie c'est l'alcoolisme, elle tue, elle brise des vies et des familles, elle diminue l'homme et le ronge par dépendance.

 

Cette maladie, c'est de la merde, alors si vous avez un ami, un collègue, un proche qui ne sait pas s'arrêter, tendez lui la main, et écoutez le quelques minutes, le libérant ainsi un peu de ses démons qui pourtant reviendront sans prévenir pour l'emporter. »

 

Walter SCHLECHTEN, habitant La Croix-de-Rozon !

21:27 Publié dans Amis - Amies, Fiction, Solidarité, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook

Commentaires

Très beau témoignange d'amitié au-delà des habits de fonction! Merci.

Écrit par : Micheline | 23/03/2011

Ca prend les tripes ton truc car ça rappelle des souvenirs de quelqu'un de très proche... :-(

Écrit par : merlin | 23/03/2011

"Cette maladie, c'est de la merde, alors si vous avez un ami, un collègue, un proche qui ne sait pas s'arrêter, tendez lui la main, et écoutez le quelques minutes, le libérant ainsi un peu de ses démons qui pourtant reviendront sans prévenir pour l'emporter. "

Ce sont ses petits riens qui embellissent une journée. La leur, la notre. Très beau récit!

Écrit par : Loredana | 23/03/2011

Quel récit, quel témoignage, quelle délicatesse dans leur rédaction. Merci de nous les avoir fait partager. J'ai vécu une relation analogue avec Tery que je considérais comme un membre de ma famille (sont père, sa mère et son frère qui partageaient une faiblesse analogue ne sont pas souciés de lui). La mort de Tery ( a 38 ans )m'a profondément affecté, car je m'en voulais de ne pas avoir pu le sauver. Dans ma tristesse j'ai reçu en guise de sympathie les quolibets d'une psy diplomée et confirmée dans le système de l'éducation qui m'a dit que je m'étais occupé de Tery parce que j'étais un alcoolique refoulé qui s'envivrait par les boissons que Tery consommait.

Écrit par : jean | 24/03/2011

Je suis soufflé et ému par ce billet. Les mots me manquent.

Écrit par : Fabiano Forte | 24/03/2011

Superbe.

Écrit par : Pascal Décaillet | 24/03/2011

Quel beau témoignage. Merci !
amb

Écrit par : amb | 25/03/2011

Les commentaires sont fermés.