11/04/2011

"Le Vieux est mort ce matin"

« C'est en passant ce matin devant le 12 rue des Falaises que je me suis rendu compte que l'on procédait à la levée de son corps. Pas de pompes funèbres visibles sur place, juste un long véhicule pour le transport, comme si son emballage boisé lui était suffisant pour ce dernier voyage.

 

C'était un vieux du quartier, il n'en restait que quelques uns comme lui au cœur de la Jonction, mais il aura été le dernier de sa génération. Il avait pourtant bien survécu à la spéculation immobilière des années quatre-vingt, n'étant pas délogé comme un nuisible. Sa présence était forte, il dominait bien des discussions de trottoir et aimait traîner son ombre, aussi lente que son souffle, sur les terrasses voisines.

 

Beaucoup sont passés devant sans le voir, ont grandi à ses côtés sans le regarder, sa présence quotidienne étant devenue naturelle. Par son isolement il ne choquait plus, on espérait même qu'il serait alors rejoint une jour par d'autres, en vain, il est resté seul mais digne.

 

Certes, il était malade et un diagnostic inévitable était tombé, incurable, le cancer des temps modernes l'avait gagné, rongé qu'il était par la pollution et les gaz d'échappement. On a beau avoir vécu longtemps et traversé bien des étapes du siècle passé, il y a des circonstances contre lesquelles il n'est plus possible de lutter.

 

La pollution en est une, la densification urbaine en est une autre. C'est probablement cette dernière qui l'a achevé. Il devait partir, lui qui ne pouvait plus se déplacer. Je me demande même si il a lutté, sachant qu'il avait vu s'éloigner nombre de ses proches bien avant lui et dans de pareilles circonstances. Il y a des quartiers à Genève où il ne fait pas bon d'être le dernier des anciens, le vieillard qui se courbe, l'ancêtre d'une image oubliée de carte postale et d'un passé perdu. Face à la jeunesse et la modernisation on ne laisse que peu de place à ces aînés là.

 

Ce matin tu es parti, digne, branche par branche, perdant alors de ta hauteur sous les coups de tronçonneuses, sans craquement, sans sève larmoyante, sans regret probablement. Tu n'avais plus ta place ici, probablement, mais moi j'ai remarqué de suite qu'il allait me manquer une ombre à chacun de mes passages sur ce carrefour, la tienne mon ami le conifère qui a été abattu à l'aube, face au 12 de la rue des Falaises, à la Jonction de nos vies, à la croisée de nos chemins, au virage de la modernisation et de la densification. »

 

Adieu vieille branche !

Minet.

21:25 Publié dans Culture, Développement durable, Genève, Nature, Région | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Dites-moi, cher voisin, pourquoi ces guillemets?

Écrit par : JF Mabut | 12/04/2011

Car ces textes sont un moment à part, dans une journée, dans une vie, lors d'une réflexion, un instant sorti du temps qui passe mais également un peu de moi, sur ma vie, sur mes idées, mes sentiments, telle une narration personnelle que je partage, même si la forme exacte n'y est pas.

Écrit par : Walter Schlechten | 12/04/2011

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