10/07/2011

"Tu me manques"

«Réveillé depuis cinq heure du matin,  je n'ai dormi que trois heures. J'ai la tête lourde. Mon corps me brûle, il frissonne. Mon pouls lui s'est accéléré une fois de plus, car mon sang cherche du produit. Tel un torrent, il draine les alluvions résiduelles qui pourraient encore être emportées, assimilées, consommées.

 

Seul au centre de cette rotonde, avec mes vingt balles en poches, je cherche une pointe. Je n'arrive pas à tenir debout. Le tremblement de mes jambes est si intense que mes muscles n'arrivent plus à se contracter. Mes pas sont incertains, tout comme le sera ma journée, éternel recommencement d'une aube où le produit est devenu l'unique but d'exister, de survivre.

 

Pablo arrive à son tour, il n'a rien sur lui, ni produit, ni argent. Il va devoir attendre l'ouverture de la Navigation pour y recevoir son traitement. J'ai mal pour lui, mais je ne partage plus. Ici c'est marche ou crève, chacun pour soi. Chienne de vie, vie de merde oui.

 

Je vois mon reflet dans la vitre souillée de l'abribus. J'ai une salle gueule, je fais dix ans de plus. Y a pas de miracle, je ne suis pas rongé que de l'intérieur. Ma vision se trouble avec le souvenir fugace d'une image d'un jeune ado, sportif, sain. Pablo me bouscule, retour à la réalité.

 

Dire que j'ai commencé à l'âge de dix-sept ans par une prise d'héroïne partagée, comme ça, pour rire, pour planer, pour tester, pour y toucher, pour faire comme mes potes. Je fumais bien quelques joints avant, mais là une injection aura suffi pour que le démon de la poudre me gagne, m'habite, me hante jour et nuit depuis dix ans. Ne sortez pas de mouchoir à mon enterrement prochain, je n'étais pas un enfant pauvre d'un quartier défavorisé, juste un petit con à l'argent facile et au caractère rebelle. Faire chier à mon vieux était devenu à l'époque l'unique amusement d'une vie sans objectifs, sans fond, sans fin car né avec une cuillère en argent dans la main. Il n'y avait que le sport qui me procurait une sensation de liberté, d'exister, de m'affirmer. Tout ça est loin, trop loin, presque effacé de ma mémoire gangrénée. J'ai horreur de ces rares moments de lucidité, ils me font dire que je ne suis devenu qu'une merde.

 

Putain, je crois bien que je n'ai jamais eu aussi mal au ventre que ce matin, j'ai dû inhaler une saloperie hier soir, mauvais souvenir de cette dernière prise échangée contre un IPhone-4 volé une heure avant au Mac Do. Faut dire que le produit est tellement coupé que je ne sais pas toujours ce que je prends. Heureusement, un dragon est moins dangereux qu'une injection, même si l'effet semble plus rapide car la fumée monte à la tête immédiatement, pour partir dans le sang avec ces sentiments de soulagement, de légèreté, avant de retomber dans la douleur. Mais la seringue demeure dans la pratique, dans la mémoire du toxico, elle reste ma  maîtresse car elle me possède, m'obsède. Elle me marque, me pique ou me transperce, mais avec elle je partage mon sang, à la vie à la mort.

 

Adil arrive à son tour, je comprends qu'il est chargé. C'est le roi de l'arnaque, mais il me faut cette pointe, maintenant, pas dans une heure. Je lui donne mes vingt points et un Dormicum, il me remet un paquet. Départ dans la cabine téléphonique du lieu, pas le temps d'attendre l'ouverture du Quai9. Ici, même si des passants sont omniprésents, il y a deux arrêts de bus juste devant, plus personne ne réagit, ne me dit rien depuis bien longtemps.

 

Préparatifs et rituel habituels avec le matériel, le produit, les gestes se font sans réfléchir, je dois juste faire attention de ne pas perdre de la poudre car je tremble. En moins de quarante secondes c'est fait, et en moins de trente seconde l'effet est là, salvateur, presque régénérant.

 

Flache, brume, brouillard, ma vue se trouble et mon cerveau brûle déjà. Cette chaleur indescriptible, qui vient de l'intérieur, est comparable à aucune autre. Elle traverse mes veines à travers mon sang dans lequel le produit a pris place, première classe pour un grand voyage en passant du cœur au cerveau. Durant un moment je n'entends plus, je ne distingue plus, je ne réfléchi plus, je plane sans encore appréhender la descente obligatoire, car peu à peu l'effet diminuera, le corps aura alors totalement assimilé la dose.

 

La descente en enfer commencera par des picotements, la nuque, le bras gauche puis la jambe. Après, c'est le froid qui glacera mon corps en entier et un frisson solennel viendra donner le signal que l'effet arrive à sa fin. Il me faudra alors déjà retrouver du produit ou me rendre à mon tour à la Navigation pour y attendre de recevoir mon traitement. La méthadone ce n'est pas le paradis, mais ça aide à tenir, à ne pas que trainer en rue avec comme unique but la défonce perpétuelle, sans vie sociale, sans repère.

 

On aimerait tous arrêter, la drogue, les médocs, l'alcool, la métha, mais les démons de la poudre sont bien plus forts que moi. Ils me guettent à chaque coin de rue, à chaque rencontre. La tentation devient alors si grande que mes résistances lâchent.  Je retombe alors irrémédiablement, plus vite, plus haut et en étant plus faible encore.

 

Dans ce milieu, bien souvent la mort devient notre seule alliée pour toute délivrance, mais rarement on choisi l'endroit où l'on va faire un ultime voyage, ni avec quel poison on va souffrir.

 

Un jour, une nuit, tel un chien malade tapi dans un coin pour rendre son dernier souffle, c'est seul que je vais crever, comme un animal enragé qui aura juste réussi à fuir la société à travers ses démons. »

 

La drogue c'est de la merde, n'y touchez jamais ! 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

22:36 Publié dans Associations, Culture, Fiction, Genève, Histoire, Lettres, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Superbe texte. Tellement vrai !

Écrit par : Loredana | 10/07/2011

Nous venons de lire votre billet, mon fils (de bientôt 13 ans) et moi. Il est très triste pour ce jeune homme et voudrait qu'on l'aide. Moi, j'en ai les larmes aux yeux. Quel guâchis! On devrait être beaucoup plus sévère avec les criminels qui vendent cette merde aux jeunes. Merci pour votre beau billet que je vais publier sur ma page facebook.

Écrit par : zakia | 11/07/2011

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