17/07/2011

"Le miroir brisé"

« Je m'appelle Max, je suis né et j'ai vécu dans le quartier de Saint-Jean, mais actuellement je passe toutes mes journées devant la gare de Cornavin. A 63 ans je n'ai plus aucun revenu, je me suis retrouvé au chômage il y a huit ans, puis à l'aide sociale. Il y a deux ans j'ai eu honte de n'être qu'un assisté, j'ai tout laissé tomber, mais depuis j'ai aussi tout perdu. Une histoire qui peut vous arriver demain, tel un cancer, même si on n'ose y croire au quotidien.

 

Après mon licenciement, mon épouse a supporté un an notre situation familiale, ma dérive financière et mes colères alcoolisées. Elle m'a quitté comme on laisse un fardeau sur le bord du chemin, pour mieux avancer, pour ne pas tomber avec lui, pour survivre probablement. D'entretiens d'embauches à mes débauches alcooliques, impossible pour moi de retrouver un travail. J'ai bien vite compris que je ne serai plus jamais un ouvrier comme les autres, un employé, un salarié. Elle aussi l'avait compris, d'ailleurs je ne voulais pas l'entraîner dans ma chute sociale, je ne l'ai pas retenue.

 

Avec une formation dans un métier en déshérence, le vieux cordonnier que je suis n'a eu aucune chance de réussir une reconversion, surtout à mon âge. La faute à qui, à quoi ?

Des institutions noyées sous les demandes, fossilisées dans les lois et les règlements d'application, par le droit, par la gestion administrative des dossiers, oubliant trop souvent l'humain à la porte de l'office. Le chômage c'est comme une maladie, plus elle est longue, moins il est facile d'en guérir.

 

Les factures, les dettes, les impayés, les poursuites, l'évacuation de mon logement, la saisie de mes biens, le tout accompagné de la maladie, la dépression et enfin l'alcool qui devient si vite votre meilleurs ennemi. Il faut dire qu'une fois en rue, la solitude, le froid, la faim, la honte, la douleur demeurent vos seuls compagnons.

 

Le réseau social est quasi inexistant après. Vos proches et vos amis vous oublient, vous chassent parfois, alors que les organismes d'entraide sont bien plus efficaces pour les requérants d'asile que pour nous, les exclus sédentaires.

 

J'ai bien dormi durant quelques semaine dans un foyer d'accueil ou à l'asile de nuit, mais cette vie communautaire n'est pas saine, elle nous noie dans la masse, elle engendre l'habitude et l'effet miroir qui se doit de nous bousculer disparaît à son tour. L'indépendance d'une couche, dans un parc, dans une cave ou un parking reste une des rares libertés où nous nous donnons le choix, celui de garder un peu d'intimité et de dignité. Manger un peu, trouver de l'argent pour acheter le liquide divin, un brin de toilette alors même que les wc publics disparaissent tour à tour, tel est mon quotidien.

 

Heureusement, ce matin comme tous les jours je ne suis pas seul, d'autres exclus sont là, à notre rendez-vous de l'aube. Il y a José, l'ancien chauffeur poids lourds, Marcel, l'ex ouvrier de chantier, Paul, un écrivain qui n'a jamais publié et Izmir un vieux turc qui a fait tous les petits boulots du monde. Nos parties de cartes nous donnent l'impression que les journées sont moins longues. Elles créent aussi un lien social, aussi éphémère qu'il soit mais tissé autour du partage d'un morceau de pain ou d'une bouteille de gros rouge. Nous sommes de gentils clodos, on ne vole pas, on ne mendie pas, on n'escroque pas, on range nos déchets la journée terminée pour ne pas gêner. Mieux encore, on ne demande plus rien car l'on n'espère plus grand-chose.

 

Demain est un autre jour, mais si vous passez devant la gare et que vous nous y croisez, ne détournez plus la tête, mais regardez nous tel un miroir d'une société où demain c'est peut-être votre reflet que vous y verrez. »

 

Walter SCHLECHTEN, habitant La Croix-de-Rozon.

Commentaires

Cette histoire, qu'elle soit la vôtre ou non, rien ne l'indique vraiment. Car je vous ai lu dans d'autres blogs qui ressemblent peu à celui-ci.
Le fait est que les propos que vous tenez sonnent juste et qu'ils décrivent la situation de bien des gens que l'on peut rencontrer dans les rues de Genève, de Paris, de Moscou ou d'ailleurs.

Que dire sinon qu'elle est une réalité sociale dont le reflet n'est, comme vous l'indiquez, pas forcément celui qu'on souhaiterait contempler. Cela dit, la spirale que vous décrivez est si terrible qu'elle ne laisse pas indifférent, quoiqu'en pensent ceux qu'elle aspire. Le problème est que sans leur volonté de tenter au moins de lui résister, les personnes extérieures ne sont pas toutes puissantes pour les en extirper. La participation de celui qui se sent attiré vers le vide compte autant que celle de qui lui vient en aide ou souhaite se rendre utile. Cela, il ne faut pas non plus l'oublier.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 17/07/2011

Bonjour,

Votre sensibilité vous honore! Vous nous permettez de mettre un nom sur les visages qu'on croise à proximité des gares ou au détour d'un chemin, sans qu'on s'y attarde, pressés que vous sommes par notre temps et pris par notre quotidien. Nous sommes tous un peu, beaucoup, égoïstes. Les liens de famille se perdent. Nous nous sentons démunis face à celui qui a trop de problèmes. Nous n'avons pas le temps de l'écouter, encore moins de l'aider surtout sur le long terme. Nous vivons dans une époque où nous pouvons avoir tout, mais du jour au lendemain, nous pouvons tout perdre : la santé, l'argent et hélas, certains proches et amis. A qui la faute? A nous tous probablement! Il faut humaniser les institutions et les réseaux sociaux. Mais comment et avec quels moyens?

Merci pour vos billets si tristes mais si réels.

Écrit par : zakia | 18/07/2011

J'apprécie beaucoup votre réaction.
Oui, ces êtres, j'ai de la peine à y rester insensible et en même temps, lorsque je vois des femmes et des hommes réduits à dormir par terre, une bouteille non loin d'eux et regarder les passants, le vide dans les yeux, je m'interroge. Sans complaisance, forcément mais surtout sans indifférence. Car c'est la pire des réactions. Que faire, c'est toujours la question qui revient. J'aimerais parfois trouver des réponses.
Ecrire, poétiser ces situations n'est pas la solution matérielle idéale mais une manière de reconnaître et de tenter de rendre sensible qui n'en a pas les moyens ou le temps pour diverses raisons.

Contente de cet échange, merci à vous.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 18/07/2011

Peut-être est-il nécessaire de préciser que mon précédent commentaire s'adressait autant à l'auteur du billet qu'à zakia!
Echanger sur ces sujets est toujours délicat mais nécessaire tant ils sont poignants d'humanité. Et le répéter n'est pas satisfaisant mais une façon de chercher peut-être des manières d'y apporter une contribution susceptible de déboucher sur quelque nouvelle approche. Même l'utopie n'est jamais vaine ni gratuite.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 18/07/2011

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