14/08/2011

"Le fouille merde"

« J’aime me rendre au Café de la Presse, lieu de rencontres et de vie de quartier. L’accueil y est chaleureux et l’ambiance à l’écriture. Mon petit noir et un sucre, je fais ce matin le bilan de ces trois dernières années. Mes cinq blocs-notes sont là pour me servir de guide, mon press-book aussi. Quelques coupures antérieures à mon arrivée au journal, puis mes faits d’armes. Oh rien de terrible. Cela va du fait divers pittoresque au portrait d’un petit commerce typique, de la fermeture d’une poste de village au scandale des courses d’école du Parlement aux frais du contribuable. Ce dernier article a signé ma perte.

 

Moi, le petit journaliste ambitieux venait de glisser sur une peau de banane. On ne badine pas avec le système, l’on n’attaque pas les politiques sans prendre le boomerang en retour. Retour à la case départ et à la rubrique des chiens écrasés.

 

Pourtant, j’avais envie, j’avais la foi, je croyais en mon métier. Je voulais montrer, expliquer, dénoncer, critiquer, fustiger, briser un système silencieux. C’était oublier que les rédacteurs en chefs sont les décideurs, ils tiennent la ligne de conduite du journal, uniquement dans l’intérêt du quotidien, rarement pour celui du lecteur.

 

Je voulais me spécialiser dans la chronique judiciaire, raison de mes nombreux contacts, greffiers, juges, policiers, gardiens de prison, avocats, éducateurs de rue et en enfin quelques petits gredins du milieu.

 

On apprend énormément autour d’une bière ou d’un plat du jour avec ces gens. Tous ont besoin de parler, de s’exprimer, de dénoncer, d'expliquer. Tous n’ont pas la liberté d’expression nécessaire, mais tous ont la volonté que les choses changent.

 

Souvent il m’a fallu gagner leur confiance, car considéré comme un « fouille merde ». Souvent j’ai dû leur faire confiance, car ils sont mes uniques sources, mes yeux et mes oreilles. Avec eux il faut écouter, noter, ne jamais enregistrer, vérifier, contrôler. Une info n’est fiable que si elle est corroborée à trois reprises.

 

En trois ans, j’en ai déposé des papiers à la rédaction, mais ils sont restés lettres mortes. Erreurs judiciaires, enquêtes bâclées, coupables libérés, maltraitance entre détenus, mafia omniprésente dans le milieu de la restauration, prostitution d’étudiantes universitaires,  discrimination et mobbing dans certains offices de l'Etat, drogues dans les discothèques … 

 

Pas dans le moule, pas dans la ligne du journal, pas politiquement correct, pas socialement intéressant, pas fondamentalement opportun avant les élections, j’ai tout entendu mais je n’ai rien lu.

 

Un soir un ami m’a dit « il faut se méfier des journalistes » ; « tu as raison » lui ai-je répondu, « car ils pourraient un jour dire la vérité ».

 

Ce qui est certain, c’est qu'au fond de moi je vais rester un « fouille merde », juste pour déranger un peu plus ceux qui ne supportent pas cette odeur. »

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

22:20 Publié dans Fiction, Médias | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook

Commentaires

On comprend votre frustration quelle belle hypocrisie de la part de certains rédacteurs sans doute abonnés au mot rendement du n'importe quoi,ce qui est inadmissisble pour vous l'est autant pour ceux qui aiment les articles sensés être intelligents et tout aussi révélateurs du vrai esprit Suisse et bien de chez nous comme disent les Vaudois et non ceux recherchés par les fans du catastrophisme hélas de plus en plus nombreux ceux là même pleurant devant un éléphant mort,alors ne cherchons pas à comprendre parcontre sachez que depuis la fin de la guerre nombreux sont ils encore et heureusement à vous soutenir et continuent comme ils l'ont toujours fait pour d'autres journalistes à décrire ce qui vous est repproché mais souvenez vous aussi que nul n'est prophète ni en son pays ni en sa famille,cependant de tout coeur avec vous sommes nous ce matin car du moins dans notre canton chaque enfant devait naitre avec un journal local dans son berceau et depuis la fin de la guerre tous les matins lisons nous assidûement notre feuille de choux sous papier évidemment la fidélité des Neuch envers sa presse est et a toujours été d'actualité mais comme on dit chez nous,c'est au lecteur aussi à s'engager pour montrer aux rédacteurs qu'ils ne faut pas nous prendre pour des pignoufs et nous savons montrer notre désaccord quand notre journal commence à trop sentir la puanteur du paparazzi,alors courage pour vous!

Écrit par : lovsmeralda | 15/08/2011

Très bon papier. Continuez votre oeuvre de salubrité journalistique. Heureusement que nos "vilains censeurs" comprendrons mais un peu tard que dire la vérité c'est la base du métier. En résumé, pendons ces mécréants. Que des lâches et des opportunistes "politiques".
Vous êtes sur la bonne voie.
Courage

Écrit par : Pleinlesbottes | 15/08/2011

Quel naïveté!

S'imaginer qu'il était possible de dire la vérité dans un journal lorsque celle-ci dérange... Aujourd'hui, "J'accuse" ne pourrait plus paraître dans aucun journal.
En politique, on peut s'attendre à tout, mais il ne faut jamais rien en attendre.

Écrit par : Baptiste Kapp | 15/08/2011

Personnellement, j'ai toujours adoré votre travail. Nous ne nous sommes jamais rencontrés à mon regret mais pendant la campagne électorale '09 m'a révélé votre visage. C'est toujours si triste de constater qu'une vielle démocratie comme la nôtre se comporte dans le fait et au-delà des apprences comme une dicature basée sur des privilèges de castes qui détiennent tous les pouvoirs dont celui d ela parole. J'en ai fait l'amère expérience (plusieurs fois)! Merci de nous faire toujours partager vos vues, cher Minet!

Écrit par : In Vino Veritas | 15/08/2011

Toute vérité n'est pas bonne à dire, et encore moins à écrire.
Et si vous pensiez que dénoncer les scandales des "grands" de la République était un devoir de journaliste, vous aviez raison : le devoir de vous taire !

Il n'est pas toujours agréable d'avoir raison tout seul.

J'ai travaillé comme pigiste pour le Courrier de Genève à la fin des années soixante où jamais aucune pression n'a été exercée. Il est vrai qu'à cette époque la pluralité de la presse écrite, à Genève, avait encore une signification.

De nos jours, je ne jetterais pas forcément la pierre aux journalistes et rédacteurs en chef qui reçoivent leurs ordres de plus haut. Il n'y a plus de grands patrons de presse ; il ne reste que des financiers. Alors, vérité ou non pourvu que ça rapporte...

Écrit par : Michel Sommer | 15/08/2011

@Michel Sommer c'est tout à fait juste on ne peut que vous donner raison mais le lecteur a aussi son mot à dire financiers ou non,on est en suisse et pas au pays des goulags car financièrment parlant le lecteur fait aussi tourner l'économie,et c'est à ce dernier qu'il appartient aussi de savoir ce qu'il recherche de l'intelligence ou un simple torchon poubelle comme disaient nos ainés qui eux avaient le gout de la littérature et savaient aussi acheter d'autres journaux poeple n'obligant pas du même coup tous les lecteurs à devoir s'abonner pour des articles ne l'intéressant absolument pas ce qui est malheureusement le cas je pense surtout à la presse écrite et vendue dans les kiosques

Écrit par : lovsmeralda | 15/08/2011

Bravo Monsieur Schlechten, ce billet et votre fonction de « fouille-merde, vous honore !

Ce qui vous arrive où vous est arrivé, le même genre de chose est arrivé à un ami et moi :

Ayant mis la main en 1971 sur une note interne provenant d’une grande institution caritative genevoise, et à l’intention des gérants des baraques d’ouvriers saisonniers dont la teneur était un nouveau règlement destiné à ces ouvriers saisonniers logent dans des baraques, un ami et moi avons été scandalisés par le teneur de cette nouvelle directive. Nous avons donc décidé d’alerter la presse genevoise.

Nous avons d’abord proposé cette note à la rédaction de feu le journal « La Suisse », et nous avons été poliment éconduits. Ne perdant pas courage, même démarche à la « Tribune de Genève », même refus qu’au journal précédent. Bah, il y a bien un journal qui va en faire ses choux gras, nous disions nous : la « Voix Ouvrière ». Et là, nous avons été plus qu’éconduits, ils nous ont tout simplement dit, dixit, « qu’il fallait que l’on se mêle de ce qui nous regarde ».
Dépité et n’ayant plus rien à perdre, nous nous sommes adressé au feu « Journal de Genève ». Miracle, nous avons été reçus et écoutés par une journaliste attentionnée, dont j’ai malheureusement oublié le nom, elle nous a promis qu’elle va faire sa « petite enquête ». Trois ou quatre jours plus tard, un article traitant cette affaire, a paru sur plus d’une demi-page du JdG.

Résultat des courses, quelques jours après la publication de cet article, le directeur de cette institution, membre du parti libéral, eh oui, fut « démissionné ».

NB 1, à aucun des journaux susnommés, nous n’avons voulu monnayer cette information, je pense que nous avons simplement fait un devoir de citoyen.

NB 2, le Journal de Genève était à l’époque, dirigé par Claude Monnier, il était également rédacteur en chef. Il faut noter aussi que ce journal n’était pas sous l’étouffoir des Edipresse, Ringier, Tamedia et autres Hersant !

Écrit par : Benoît Marquis | 15/08/2011

Et dans la police on travaille pour la vérité peut-être ? Non ! Surtout pour protégés les intérêts des nantis et s'en prendre aux plus démunis à qui on matraque la tête avec des amendes et des mois de taule. La vérité n'est bonne que pour les pourceaux, pour le reste il faut fermer les yeux, mais alors bien les fermer et surtout ne plus les ouvrir ! Tiens et si on parlait de la BCG juste dit en passant, beaucoup de malversations personne dans le viseur de la justice à ce jour, du moins personne incarcéré ?

Écrit par : question | 15/08/2011

Claude Monnier voilà un nom résonnant agréablement aux oreilles un vrai régal ces chronologies sur 24heures cet homme vous réconcilie avec Monsieur et Madame tout le monde,avec lui on se reconnait!

Écrit par : lovsmeralda | 15/08/2011

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