22/08/2011

"La Proie et l'Aveugle"

« Playa den Bossa, Ibiza, 0432, un bruit provenant de la plage me sort de mon sommeil. Je saute du lit sans réveiller ma compagne et sa petite fille. Je file sur le balcon, vue sur la mer depuis le troisième étage de l'hôtel.

 

Immédiatement je repère les cris, les rires. Deux couples se lancent dans un bain de minuit, après une fin de nuit d'ivresse visiblement. Les garçons provoquent, ils sont nus. Les filles répliquent, résistent, gardent leurs sous-vêtements. Leurs autres effets sont déposés sur des transats rangés rapidement en fin de journée par le plagiste. Rien de grave, je vais me recoucher, sauf que mon regard agrippe de suite deux ombres dans la nuit, sur la jetée.

 

Deux jeunes hommes, des voyeurs, des voyous, des amants ?

 

Visiblement l'un des deux fait le guet, assis sur un banc, face à la mer mais avec vue sur la promenade qui jouxte la jetée, la plage, le sable et les amants d'une nuit.

 

Le second fait des aller-retour, n'est pas calme, observe, change de direction, change de motivation.

 

Deux cyclistes perdus dans la nuit arrivent, profitant de la fraîcheur de l'aube. Le guetteur ne bouge pas alors que son complice plonge sur la plage, couché sur le ventre, immobile, invisible dans l'ombre de la nuit. Les vélocipèdes passent, les gredins patientent.

 

Soudainement, le furtif se place dans l'alignement des chaises longues rangées par pile de douze, dans l'axe des baigneurs. Il s'allonge de tout son long et rampe à la vitesse de l'éclaire. Je ne vois plus un homme, mais un lézard. Gestes saccadés mais rapides, il laisse même une trace sinueuse dans le sable après son passage, tel un reptile. Je suis comme hypnotisé par la scène.  

 

Aux pieds des transats, il se relève, fouille, cherche, disparaît. Retour vers son complice avec la même dextérité, la même agilité. Il saute sur la jetée mais étonnamment ne quitte pas les lieux. Il est bredouille, il n'a pas trouvé son butin.

 

L'une des deux jeunes filles ressort de l'eau, un oubli, un préservatif nécessaire ou une coquetterie féminine, je ne sais pas, mais elle retourne auprès des chaises longues et de ses effets.

 

Le malandrin, ne doutant de rien, se dirige alors vers elle. Tel un frimeur, lui demande du feu par la gestuelle, langue internationale de l'île. Il essuie une réponse négative, mais en profite pour observer sa proie, si proche, si fragile, si naïve. En s'éloignant, il vient de repérer le butin recherché, déposé sur transat du dessus.

 

La belle retourne à l'eau, noyer ses premiers amours dans l'eau fraîche et rejoindre son compagnon d'un soir. Le reptile lui revient sur ses pas, et recommence son approche initiale. Même ruse, même démarche, même tactique, même tracé dans le sable. Il me semble encore plus vif, plus décidé, plus rapide.

 

Là, j'hésite. Descendre et intervenir. Crier ou laisser faire. Réveiller ma douce par mon signal verbal ou accepter de voir un vol se commettre. Briser la nuit d'une enfant qui n'arrivera pas à se rendormir à cause de la chaleur ou laisser une ados se faire voler une vingtaine d'euros, voire un téléphone portable. Je me tais, je garde le silence, contre-nature, à contre-cœur. Un fort sentiment de culpabilité m'habite alors, me ronge, me contrarie, réveille un antagonisme insupportable, car je suis en vacances, mais je suis flic aussi.

 

Et puis je me dis que la naïve d'un soir doit faire ses expériences de la vie, découvrir le monde, ses plaisirs et ses risques.

 

Voyant disparaître dans les rues les deux voleurs, se partageant le butin, je vais me recoucher. Seul les quelques jurons de la victime m'empêcheront de m'endormir, tout comme ma conscience qui vient d'être mise à l'épreuve.

 

Il y a des souvenirs de vacances que l'on n'oublie pas, mais il y a des réflexes qu'on laisse au repos, même en vacances. Prendre des risques pour une histoire qui ne me concerne pas, à des milliers de kilomètres de chez moi, et briser la nuit douce et calme de ma famille pour empêcher un vol provoqué par l'opportunisme, ce soir là je me suis endormi calmement, mais en me souvenant de tout, car coupable d'avoir été aveugle. »

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

23:16 Publié dans Fiction, Histoire, Loisirs, Monde | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Votre éthique est étique, Minet pusillanime, perché sur un balcon au 3e alors que les malfrats sont sur la plage !
Qui ne dénonce un crime en devient le complice.

Écrit par : Cathéchiste | 23/08/2011

Honte à toi Minet ! Tu seras dégradé et pendu haut et court même si le récit est haut en couleur. Comment pourras-tu vivre maintenent avec ta seule science sans cette conscience qui vient de ruiner à jamais ton âme de flic ? Ceci dit, c'est bien fait pour la gamine et que ce vol lui serve de leçon. Ha ! Cette jeunesse innocente et naïve! Au passage, pour rendre ton récit moins grisâtre, tu aurais pu nous donner plus de détails croustillants sur la petite princesse nue des plages d'Ibiza, car c'est surtout cela qu'on va chercher sur cette petite île des Baléares...........même si on y va tel le cloporte avec sa femme et son enfant :-) Le texte est très bien raconté, mais est-il vrai ou t'es-tu simplement réveillé honteux de ne pas avoir été le héros de ta profession dans un rêve en proie à la tourmente morale dans lequel Mme Rochat s'est invitée :-)

Écrit par : Pierre-Alain Laurent | 23/08/2011

les commentaires apportés par les deux qui me précèdent sont véritablement navrant.
Je suis sur que ces deux personnes n'auraient pas bronchés si elles avaient été à deux mètres des voleurs
Oh que c'est facile depuis son clavier de juger.
PAL peut-être que vos voyages de vacances se situent simplement aux Palettes et vous avez voulu simplement être blessant. J'observe que le voyeurusme doit être votre truc alors question cloporte vous devez en connaire un rayon

Écrit par : pralong | 23/08/2011

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