09/05/2012

"Le pion"

 

« Zurich, un mardi après-midi comme les autres. Pourtant je suis là, inanimé, je ne comprends pas ce qu’il vient de m’arriver. Je me vide de mon sang, la vie me quitte alors que je suis couché là, comme un chien, au milieu de la rue. Je ne voulais pourtant faire que mon travail, moi qui avais toujours l’impression de ne pas en faire assez.

 

Pourtant il n’avait pas l’air méchant cet albanais, il ressemblait à une grande partie de la population, seul à cet arrêt de tram. Pourtant il y avait quelque chose d’anormal dans son comportement. Trois tramways venaient de lui passer devant lui et il n’en avait emprunté aucun. Pendu à son téléphone portable, il faisait les cent pas sur ce trottoir étroit.

 

L’info était pourtant peu fiable, mais les vendeurs d’héroïne étaient descendus presque au niveau de la gare. Cette info était pourtant corroborée par plusieurs contrôles effectués dans la région. Au début, étant seul, je ne voulais pas procéder à ce contrôle d’identité, mais quand j’ai vu un toxicomane de la place lui faire un signe ostentatoire de la tête, j’ai compris, j’ai du moins supposé qu’il y avait de la marchandise, que mon "client" était chargé. Pas d’échange mais une certaine gêne à mon arrivée, à la vue de l'uniforme. Le drogué avait fait demi-tour depuis quelques secondes alors que l’albanais s’était simplement assis sur un banc. Ma cible était choisie.

 

C’était lancé, le contrôle d’identité envisagé se concrétisait. Un de plus, un encore dans ce milieu où une brebis égarée ou arrêtée est si vite remplacée. Précautions, je ne connais pas l’individu, mais je connais leur réputation. Ces enfants de la guerre ne connaissent bien souvent que la violence et l’argent facile de la drogue. Ni nos valeurs, ni nos croyances, ni nos coutumes ne les intéressent. Ils ne recherchent que le business, peu en importe le coût humain.

 

Bonne approche, correcte il me présente son passeport biométrique albanais. Il est tout neuf, l’encre est encore fraiche comme on aime à dire chez nous, avec un seul tampon douanier à l’intérieur. Tout se passe bien sauf que mon "client" commence à agiter terriblement sa jambe gauche. Ce signe évident de nervosité le trahi partiellement. Je décide alors d’entreprendre une fouille de sécurité. Elle est motivée pour ma propre sécurité et par la recherche d’indices, de l’argent, de la drogue, des téléphones portables.

 

Dans une première poche du pantalon CHF 1'400.-. Je lui demande s’il travaille, il me répond que non dans un italtien alléatoire. Provenance pécuniaire douteuse, je poursuis mes investigations. Dans une autre poche de son jeans un téléphone portable, il est éteint évidement. Alors qu’il me tourne le dos, qu’il se trouve face à la paroi vitrée de l’abribus, soudainement, je comprends que le suspect enfile sa main gauche dans la poche de sa veste.

 

Inattentif une seconde, je n’ai pas le temps de réagir. Je me dis qu’il va y chercher de la drogue cachée pour détruire cette preuve. Malheureusement, c’est la lame d’un couteau que j’  aperçois et qui scintille dans sa main ferment refermée sur le manche. Je tente une esquive, une parade, mais le geste est franc, rapide, direct, circulaire.

 

Un seul coup, à la hauteur de la gorge, vers la carotide. Une brûlure m’envahi, une chaleur suinte sur mon épaule, un liquide se répand. Je saigne, je me vide de mon sang, je suis touché, j’ai été planté. Ma vision se trouble alors que mes jambes m’abandonnent. Je devine que mon agresseur part en courant en s’enfilant dans une ruelle. Je tente de crier, en vain. Je devine encore un couple qui se penche sur moi et qui hurle. Je devine que je vais perdre connaissance, je m’abandonne.

 

Je vais crever comme une merde pour un contrôle d’identité qui aura mal tourné, pour une routine quotidienne qui m’aura usé, pour un ou deux paquets de poudre brune qui parfois enlève la vie à d’autres mais qui rapporte tant à certains.

 

Je savais pourtant que je ne devais pas contrôler ce suspect tout seul. Je savais pourtant que ces petits vendeurs d’héroïne étaient devenus très violents. Ils craignent encore un peu la prison, mais ils craignent encore plus les sanctions de la famille s’ils venaient à se faire prendre. La perte du produit, de l’argent, d’un ouvrier, d’une rentrée financière. En fait, il n'est qu'un pion à changer sur le réseau, sauf que là le fuyard a « fumé » un flic et que le milieu va se mettre toute une corporation à dos. Pas bon pour le marché, pas bon pour le trafic, pas bon pour les affaires. Un fuyard de plus qui ira chercher protection dans son pays, un flic de plus qui ne rentrera plus chez lui.

 

Et la famille de ce téméraire argoulet qui aura droit aux honneurs, personne ne s’en inquiétera une fois la cérémonie terminée, malgré les longs discours, malgré les belles paroles, malgré la présence des Autorités. Un mort de plus, un de trop, mais il n’avait qu’à faire attention, s’il avait fait juste il ne lui serait jamais arrivé ça. De toutes façons, il en faisait trop.

 

En résumé, le seul coupable c’est lui, ce flic de rue et il en a payé le prix fort, même si la vie d’un poulet n’a pas de prix. En fait, il n'est lui aussi qu’un pion comme les autres, dans un système pourri par l'argent, par la drogue, par la société, par la politique, et il serra simplement remplacé par un autre, demain peut-être déjà.»

 

Walter Schlechten, habitant la Croix-de-Rozon.

23:24 Publié dans Culture, Fiction, Histoire, Police, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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