15/11/2011

Empathie, dans la peau d'un flic.

« Ce matin encore je me suis réveillé avec de forts sentiments. Ils m'habitent depuis des mois, comme s'ils avaient élu domicile, juste pour me troubler. Ils sont indéfinissables globalement car constitués d'un mélange de ressentis.

 

J'y trouve de l'incompréhension car je ne saisi pas sur quel chemin nous nous engageons. Nous étions censés emprunter une voie nouvelle, je ne la devine pas et aucun signal d'orientation ne vient aiguiller ma route.

 

J'y trouve de la colère car je me rends compte qu'il n'est pas possible de se reposer sur les idées des autres, de ceux notamment qui ne connaissent pas le sujet, qui ne pratiquent pas, qui observent sans apprendre, qui regardent sans comprendre, qui décident sans la lucidité nécessaire.

 

J'y trouve de la tristesse car ceux qui paient le prix de cette situation sont des innocents, des inconnus mais des proches aussi, des gens qui n'ont pas demandé à vivre dans une société aussi rude, même si la crise est là, le bien-vivre ici doit rester un pilier sociétal.

 

J'y trouve de la peur car lucide de la situation, où même nous ne sommes plus protégés, car en danger permanent face à l'inconnu et la non maîtrise du sujet, pour la population, pour nos familles, pour notre intégrité aussi.

 

J'y trouve du dégoût car à force de ne pas être écouté, l'impuissance de nos émotions prouve que nous ne sommes qu'une souche négligeable de la population aux yeux des observateurs, des soldats de la paix juste là pour obéir, sans réfléchir au sens de leur mission, sans analyser les résultats de leurs interventions, sans réaction face au manque d'attractivité des politiques menées.

 

J'y trouve de la terreur face aux horreurs constatées, commises pas des hommes sans scrupule, sans valeur, sans pitié, sans avenir souvent mais sans barrière égallement.

 

J'y trouve de la fureur car les promesses d'hier ne sont pas tenues, le respect attendu et les changements espérés ne sont que des mots qui demeurent lettres mortes.

 

Tous les matins je me confronte donc à la coupure avec mes émotions, car à l'aube je n'y trouve ni joie, ni surprise, ni tranquillité, éléments au combien importants à vivre au travers de nos émotions, juste pour partir travailler sereinement, sans craindre pour l'autre, sans craindre pour mon collègue, sans craindre de ne pas être à la hauteur des attentes de notre société face à la gangrène qui ronge nos rues.

 

Je suis gendarme, je suis policier, je suis flic, je suis argoulet, je suis indigné. »

 


Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

 

 

03/11/2011

"Laurent dit Perquouette, l'homme blessé."

« Hier tu étais là, assis devant moi, tes béquilles posées à tes côtés. Ton visage était  boursouflé, ta peau couleur écarlate, tes yeux lourds et abattus, ton regard éteint, tes cheveux secs et ton haleine fétide, mais sur le fond, tu n'as pas véritablement changé physiquement.

 

La preuve, je t'ai de suite reconnu la semaine dernière quand je t'ai retrouvé paumé au milieu des toxicomanes de la place, toi qui ne touche pas aux produits. Certes tu es devenu un alcoolique, certes ta vie et tes nuits sont guidées par la divine bouteille, mais comme tu le dis si bien, la drogue c'est de la merde. Mais voilà, c'est au centre de ces gens dépendants que tu trouves encore un semblant de vie sociale, au milieu de menteurs, des voleurs, des arnaqueurs, des amis d'un jour, des ennemis d'une nuit.

 

Quand je te regarde, il me revient des souvenirs d'enfance, des souvenirs d'adolescence, des souvenirs professionnels aussi au moment où tu occupais si souvent nos services. Et pourtant, toi et moi le savons bien, au lus profond de ton être c'est un enfant malheureux qui sommeille encore.

 

Nous avons quelque points communs, fils de flics, enfants d'Onex, fans du SFC, et une certaine fierté d'être un gamin de Genève. Si nous n'avons pas eu les mêmes chances dans la vie, ni la même éducation, ni les mêmes parcours, ni les mêmes faveurs, ni les mêmes embûches, nous sommes restés des amis qui se respectent mutuellement car nous avons encore bien des valeurs en commun.

 

Je sais que pour toi, car tu me l'as souvent dis, je suis un exemple, un modèle, mais sache Laurent qu'à mes yeux tu as bien plus de mérites que moi, car à travers tous les obstacles qui sont venus broyer ta vie, ta famille, tu arrives encore à survivre, à ressortir la tête de l'eau. En t'offrant ce café hier, et une écoute attentive, c'était pour mieux de donner un coup de pied au cul, une baffe salvatrice à la vie de merde dans laquelle tu sombres, pour que tu te réveilles par orgueil, par haine de l'injustice sociale, par amitié aussi.

 

Handicapé lourdement d'une jambe, alcoolique, colérique, instable, bagarreur, rentier AI, sdf depuis peu, sans famille, sans ami, sans richesse, ce matin au moment où je t'ai revu, tu m'as dit que tout ce qu'il te restait c'était ta carte d'assurance maladie, telle une bouée qui te rattache encore à la vie.

 

Ce soir, tu es à nouveau perdu, désespéré, révolté, enivré. Tu traînes ta patte douloureuse car un vaurien t'a volé tes cannes anglaises la nuit dernière, alors que tu t'étais endormi en rue au travers de volutes alcooliques. Ce soir tu vas à nouveau dormir dans une allée ou dans un parking car tu refuses d'aller à l'Armée du Salut, un miroir trop moche d'une vie qui ne te plaît pas. Ce soir tu vas probablement souhaiter la mort à tous tes ennemis, mais aussi que la vie s'arrête pour toi avant l'aube, car tu es fatigué, tu es en bout de course, presque en fin de vie.

 

Mais la vie n'est pas aussi moche que tu veux bien le croire Perquouette, la vie est une joie, pas pour ce qu'elle nous apporte, mais bien pour ce que l'on peut amener aux autres, et tu as encore beaucoup à donner, à offrir. Il y a surtout tout cet amour que tu n'as jamais reçu et que tu rêves encore de partager.

 

Alors si tu veux que demain je t'aide en te donnant un deuxième coup de pied au cul, et plus encore, chasse tes démons, sors des ténèbres, montre à la société que tu en as l'envie, le besoin, que tu veux enfin mettre un pas devant l'autre pour avancer, sans avoir besoin de te retourner honteusement sur un passé que tu cherches irrémédiablement toutes les nuits à oublier dans l'alcool, la violence et la peur du lendemain. »

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

 

30/10/2011

New York - Kigali, sans escale !

Elle est là, en bas de cette passerelle, un peu perdue, comme une enfant dans un grand aéroport. Elle hésite, recule puis avance enfin avant de monter une à une les marches qui la conduisent dans l'antre de ce Phénix flamboyant, lui qui de ses ailes majestueuses va lui faire traverser les mers et les océans.

 

C'est un grand voyage, un ultime moyen de trouver les réponses à ses questions, une dernière tentative pour entrer en communication avec les ombres qui hantent ses nuits et nos rues. Elle part à la recherche de solutions qui n'illuminent plus ses rêves.

 

En allant chercher les extrêmes, elle trouvera probablement des réponses, mais seulement à ses doutes personnels, en aucun cas aux problèmes qui rongent ses incertitudes. Car c'est bien là qu'il faut trouver une riposte, car la situation est grave. On le sent, la fin est proche et le nid de branches aromatiques et d'encens est en construction, et si ce bûcher est bientôt prêt c'est que le temps joue contre elle.

 

Nul ne sait aujourd'hui si les flammes d'un soleil nouveau sauront lui redonner la lumière nécessaire pour sortir des ténèbres, et ainsi sauver les siens, mais du haut de la statue de la Liberté à New York ou du plus profond des faubourgs de Kigali, il doit bien exister une lueur d'espoir dans les yeux d'une enfant, telle une petite fille rassurée qui serait prénommée Sécurité.

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

 

 

23/10/2011

Le temps de retrouver un travail, je compte les minutes à l'OCE !

Ceci n'est qu'une fiction, à la recherche du temps perdu, des minutes nécessaires, des secondes attendues, des espoirs intemporels, celui de trouver un emploi.

 

Le 12 août 2012, environ 18'000 personnes (une moyenne entre les 20'833 demandeurs d'emploi et les 15'095 chômeurs) devront se rendre rue de Montbrillant, derrière la gare de Cornavin, pour bénéficier des prestations de l'Office Cantonal de l'Emploi (OCE). Pour désengorger le centre-ville, c'est pas la meilleurs des idées que nos élus ont eu là, mais bon, passons, l'important est ailleurs.

 

En comptant 22 jours ouvrables par mois et un passage à l'agence mensuel par bénéficiaire des prestations, nous arrivons à 818 personnes jours. Sachant que les agences, généralistes dans le traitement des dossiers, seront au nombre de 4 en ce lieu, avec une dizaine de conseillers en personnel prévus pour chacune, nous arrivons à 20,45 dossiers jour par conseiller.

 

En divisant les huit heures de travail à disposition par ce nombre, nous arrivons à 23 minutes par personne, soit 1'380 secondes mensuelles pour aider un citoyen dans ses démarches, soit pour bénéficier d'une allocation, soit pour un retour à l'emploi, voire bien souvent les deux en ouverture de dossier.

 

C'est déjà court, sachant qu'il ne faut pas oublier un conseiller en vacances par groupe et un malade ou en formation continue, et nous tombons à huit collaborateurs par entité, soit une augmentation des dossiers par employé. Nous arrivons alors à 25,5 suivis jour par conseiller, soit 18 minutes et donc 1'080 secondes par mois pour accompagner le chômeur.

 

Là, c'est très court, tout comme la politique genevoise menée depuis des années envers les chômeurs non qualifiés ou ne bénéficiant pas d'un profil adéquat pour un retour à l'emploi. C'est la loi du marché qui dicte ses règles, probablement, mais c'est l'humain qui reste sur le bord de la route, à compter les secondes qui le séparent d'un prochain entretien, en espérant ne pas arriver en fin de droits et finir à l'Hospice général, car là c'est une autre calcul qui débute, en dehors de toutes statistiques.

http://www.geneve.ch/oce/doc/2010-cdp-novembre.pdf

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

 

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03/10/2011

PolProxMobile ou la BarthMobile, une idée sans idée !

Par son look, on la croirait tout droit sortie d'Alice au pays des merveilles ou du jardin d'enfants des Bisounours, la PolProxMobile est une roulote itinérante, oh pardon, un commissariat de police itinérant de proximité.

 

Une idée sans idée, une proximité administrative qui va à la recherche de son public, sans être véritablement consciente des attentes et des besoins sécuritaires de la population, même en milieu rural.

 

« L'idée est de réhabiliter le travail du policier, garrotté par son travail administratif et chevillé à son matériel technique » dixit Yves Patrick Delachaux, expert en sécurité. Ce n'est donc plus la victime qui va au poste mais le poste qui va à la victime, tout ça « pour retrouver le sens de l'accueil des plaintes » selon Frédéric Maillard, prévisionniste de polices.

 

Les commissariats mobiles existent depuis longtemps dans les pays nordiques, vous en trouvez sous d'autres formes à Amsterdam ou Copenhague. Leur implantation, sur une place ou dans un quartier chaud en soirée par exemple, est accompagnée d'une dizaine de policiers qui investissent les lieux. Présence, prévention, contrôle, répression, accueil et écoute. Ce local mobile, s'il se veut polyvalent, c'est au service de la population mais surtout des policiers. Rien à voir avec le projet proposé, associé à des éducateurs hors mur ou un bureau de prévention et d'enregistrement des plaintes. Du personnel policier mobilisé, cloisonné, bureaucratisé, simplement rendu un peu plus sympathique car accessibles à travers un véhicule qui ressemble à une bibliothèque ou une ludothèque.

 

Tiens, c'est justement ce en quoi est convertible le projet de nos experts, comme quoi la lucidité d'un échec probable peu apporter des solutions pragmatiques à ses concepteurs.

 

Reste le prix, CHF 370'000.-, mais attention, le travailleur hors mur, le policier de proximité ou le garde frontière n'est pas fourni à la livraison, trop occupés sur le terrain pour de véritables priorités.

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

Photo : Benoît Buzzi - water-proof.net - 2011

Réf : http://www.delachauxmaillard.com/

 

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28/08/2011

"Polisson"

L'autre soir, ma petite n'arrivait pas à s'endormir, elle avait peur du noir et des voleurs. Elle me demanda alors de lui raconter une histoire, un conte. Le voici :

 

« Un petit garçon orphelin, Polisson, placé sous la garde de ses deux tantes Isabel et Monica, décida de les mettre à l'épreuve afin de savoir laquelle des deux était sa préférée.

 

Polisson :

- Les Tantines, dans mon école il y a beaucoup de voleurs, nos affaires disparaissent et en plus certains inconnus nous rackettent à la sortie des cours, que pouvons-nous faire ?

 

Tante Isabel :

- Je vais aller voir le directeur, que je connais bien, et lui demander qu'il augmente drastiquement le nombre de professeurs dans ton école, ainsi vous serez mieux surveillés, mieux protégés !

 

Tante Monica :

- Je pense qu'il va être difficile d'arriver à une telle augmentation, le directeur réclame depuis longtemps des enseignants en plus, en vain. Il nous faut donc trouver la solution avec les moyens du bord. Faire un premier diagnostique des problèmes rencontrés, mettre en garde les élèves face à ce problème et par exemple envisager que le concierge puisse se voir confier un petit travail de surveillance, à l'entrée du préau, juste pour s'assurer qu'aucun indésirable ne pénètre sur le site durant les cours.

 

Polisson pensa que tante Monica avait raison. En plus, le concierge il le connaît bien, il travaille ici depuis longtemps et c'est déjà un peu leur ange gardien.

 

Polisson réfléchi un moment et invectiva ses deux parentes.

- Les Tantines, si demain je devais choisir un métier, que me conseilleriez-vous ?

 

Tante Isabel :

- Tu dois poursuivre tes études Polisson, ainsi tu pourras après travailler dans une banque, un cabinet d'avocats ou à la bourse. L'argent viendra alors récompenser tes études et ton travail, ta situation financière t'autorisera à une belle vie, sans retenue, loin de la pauvreté et des problèmes du peuple. 

 

Tante Monica :

- Je pense, Polisson, que tu devrais laisser ton choix être guidé par ce que tu aimes faire dans la vie. Par exemple, dans ton école tu cherches souvent des solutions pour aider tes amis, pour améliorer les choses, pour que l'injustice de soit pas la reine du préau. Tu ferrais un bon gendarme Polisson. C'est un beau métier, riche en rencontres et en émotions. Bien sûr, tu ne seras jamais riche, mais jamais pauvre non plus. Par contre, tu n'auras jamais honte de toucher ton salaire, car travailler en étant perpétuellement au service des autres et pour de justes causes, et bien c'est très enrichissant. Ta famille sera fière de toi, et le prestige de l'uniforme te donnera belle allure.

 

Polisson se dit qu'il aimait bien l'idée de tante Isabel, devenir riche, avoir de l'agent et de ne manquer de rien, mais qu'il préférait la vision de tante Monica, s'enrichir au contact des gens, apprendre à les connaître pour mieux les aider. Être au service de ceux qui en ont besoin, aider la victime et attraper le voleur, juste pour s'endormir heureux de la mission accomplie. Si l'on ne peut pas effacer l'injustice, on arrive parfois à rendre juste ce qui ne semblait plus l'être. Il se dit qu'il allait écouter son coeur, ses passions et le bon sens, car l'idée de tante Monica lui plaisait bien.

 

Polisson étant encore un peu hésitant au sujet de sa préférée, il posa une dernière question.

- Les Tantines, si demain je devais trouver une solution miracle pour aider ma famille dans le besoin, que devrais-je faire ? Promettre et peut-être mentir pour rassurer mes proches, juste pour laisser une lueur d'espoir entrer dans leurs yeux, ou dire la vérité sur la situation et, petit à petit, avec de simples gestes, les aider à remonter la pente pour enfin qu'ils sortent la tête de l'eau ?

 

Tante Isabel :

- Tu dois écouter ton cœur, mais aussi te rendre compte que tes proches doivent te percevoir comme un sauveur, un chef de famille, l'autorité qui décide et qui trouve toutes les solutions. Donc il vaut mieux promettre beaucoup, quitte à ce qu'ils reçoivent moins, mais ainsi tu garderas la tête haute et le navire à flot, en attendant des jours meilleurs.

 

Tante Monica :

- Tu dois effectivement écouter ton cœur, mais ne jamais promettre ce dont tu n'arriveras pas à tenir, car plus difficile sera la chute pour tes proches. Demeurer réaliste et franc, centrer tes tâches premières au quotidien, quitte à déplaire, mais ainsi tu accompagneras en tous temps ta famille, car tu seras leur lueur d'espoir pour des jours meilleurs.

 

Polisson compris alors que son choix était fait, mais il écouta son cœur et décida, pour ne blesser personne, de rester sur la réserve et de ne jamais, oh non jamais, dire à quiconque qui était sa tantine préférée, car pour l'instant les deux l'accompagnaient tous les jours sur le chemin de la vie, chacune avec sa vision du monde. » 

La petite, elle, venait de s'endormir avec Polisson, ayant oublié les voleurs et ses peurs, pour une nuit au moins.

Walter SCHLECHTEN, habitant La Croix-de-Rozon.

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22/08/2011

"La Proie et l'Aveugle"

« Playa den Bossa, Ibiza, 0432, un bruit provenant de la plage me sort de mon sommeil. Je saute du lit sans réveiller ma compagne et sa petite fille. Je file sur le balcon, vue sur la mer depuis le troisième étage de l'hôtel.

 

Immédiatement je repère les cris, les rires. Deux couples se lancent dans un bain de minuit, après une fin de nuit d'ivresse visiblement. Les garçons provoquent, ils sont nus. Les filles répliquent, résistent, gardent leurs sous-vêtements. Leurs autres effets sont déposés sur des transats rangés rapidement en fin de journée par le plagiste. Rien de grave, je vais me recoucher, sauf que mon regard agrippe de suite deux ombres dans la nuit, sur la jetée.

 

Deux jeunes hommes, des voyeurs, des voyous, des amants ?

 

Visiblement l'un des deux fait le guet, assis sur un banc, face à la mer mais avec vue sur la promenade qui jouxte la jetée, la plage, le sable et les amants d'une nuit.

 

Le second fait des aller-retour, n'est pas calme, observe, change de direction, change de motivation.

 

Deux cyclistes perdus dans la nuit arrivent, profitant de la fraîcheur de l'aube. Le guetteur ne bouge pas alors que son complice plonge sur la plage, couché sur le ventre, immobile, invisible dans l'ombre de la nuit. Les vélocipèdes passent, les gredins patientent.

 

Soudainement, le furtif se place dans l'alignement des chaises longues rangées par pile de douze, dans l'axe des baigneurs. Il s'allonge de tout son long et rampe à la vitesse de l'éclaire. Je ne vois plus un homme, mais un lézard. Gestes saccadés mais rapides, il laisse même une trace sinueuse dans le sable après son passage, tel un reptile. Je suis comme hypnotisé par la scène.  

 

Aux pieds des transats, il se relève, fouille, cherche, disparaît. Retour vers son complice avec la même dextérité, la même agilité. Il saute sur la jetée mais étonnamment ne quitte pas les lieux. Il est bredouille, il n'a pas trouvé son butin.

 

L'une des deux jeunes filles ressort de l'eau, un oubli, un préservatif nécessaire ou une coquetterie féminine, je ne sais pas, mais elle retourne auprès des chaises longues et de ses effets.

 

Le malandrin, ne doutant de rien, se dirige alors vers elle. Tel un frimeur, lui demande du feu par la gestuelle, langue internationale de l'île. Il essuie une réponse négative, mais en profite pour observer sa proie, si proche, si fragile, si naïve. En s'éloignant, il vient de repérer le butin recherché, déposé sur transat du dessus.

 

La belle retourne à l'eau, noyer ses premiers amours dans l'eau fraîche et rejoindre son compagnon d'un soir. Le reptile lui revient sur ses pas, et recommence son approche initiale. Même ruse, même démarche, même tactique, même tracé dans le sable. Il me semble encore plus vif, plus décidé, plus rapide.

 

Là, j'hésite. Descendre et intervenir. Crier ou laisser faire. Réveiller ma douce par mon signal verbal ou accepter de voir un vol se commettre. Briser la nuit d'une enfant qui n'arrivera pas à se rendormir à cause de la chaleur ou laisser une ados se faire voler une vingtaine d'euros, voire un téléphone portable. Je me tais, je garde le silence, contre-nature, à contre-cœur. Un fort sentiment de culpabilité m'habite alors, me ronge, me contrarie, réveille un antagonisme insupportable, car je suis en vacances, mais je suis flic aussi.

 

Et puis je me dis que la naïve d'un soir doit faire ses expériences de la vie, découvrir le monde, ses plaisirs et ses risques.

 

Voyant disparaître dans les rues les deux voleurs, se partageant le butin, je vais me recoucher. Seul les quelques jurons de la victime m'empêcheront de m'endormir, tout comme ma conscience qui vient d'être mise à l'épreuve.

 

Il y a des souvenirs de vacances que l'on n'oublie pas, mais il y a des réflexes qu'on laisse au repos, même en vacances. Prendre des risques pour une histoire qui ne me concerne pas, à des milliers de kilomètres de chez moi, et briser la nuit douce et calme de ma famille pour empêcher un vol provoqué par l'opportunisme, ce soir là je me suis endormi calmement, mais en me souvenant de tout, car coupable d'avoir été aveugle. »

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

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14/08/2011

"Le fouille merde"

« J’aime me rendre au Café de la Presse, lieu de rencontres et de vie de quartier. L’accueil y est chaleureux et l’ambiance à l’écriture. Mon petit noir et un sucre, je fais ce matin le bilan de ces trois dernières années. Mes cinq blocs-notes sont là pour me servir de guide, mon press-book aussi. Quelques coupures antérieures à mon arrivée au journal, puis mes faits d’armes. Oh rien de terrible. Cela va du fait divers pittoresque au portrait d’un petit commerce typique, de la fermeture d’une poste de village au scandale des courses d’école du Parlement aux frais du contribuable. Ce dernier article a signé ma perte.

 

Moi, le petit journaliste ambitieux venait de glisser sur une peau de banane. On ne badine pas avec le système, l’on n’attaque pas les politiques sans prendre le boomerang en retour. Retour à la case départ et à la rubrique des chiens écrasés.

 

Pourtant, j’avais envie, j’avais la foi, je croyais en mon métier. Je voulais montrer, expliquer, dénoncer, critiquer, fustiger, briser un système silencieux. C’était oublier que les rédacteurs en chefs sont les décideurs, ils tiennent la ligne de conduite du journal, uniquement dans l’intérêt du quotidien, rarement pour celui du lecteur.

 

Je voulais me spécialiser dans la chronique judiciaire, raison de mes nombreux contacts, greffiers, juges, policiers, gardiens de prison, avocats, éducateurs de rue et en enfin quelques petits gredins du milieu.

 

On apprend énormément autour d’une bière ou d’un plat du jour avec ces gens. Tous ont besoin de parler, de s’exprimer, de dénoncer, d'expliquer. Tous n’ont pas la liberté d’expression nécessaire, mais tous ont la volonté que les choses changent.

 

Souvent il m’a fallu gagner leur confiance, car considéré comme un « fouille merde ». Souvent j’ai dû leur faire confiance, car ils sont mes uniques sources, mes yeux et mes oreilles. Avec eux il faut écouter, noter, ne jamais enregistrer, vérifier, contrôler. Une info n’est fiable que si elle est corroborée à trois reprises.

 

En trois ans, j’en ai déposé des papiers à la rédaction, mais ils sont restés lettres mortes. Erreurs judiciaires, enquêtes bâclées, coupables libérés, maltraitance entre détenus, mafia omniprésente dans le milieu de la restauration, prostitution d’étudiantes universitaires,  discrimination et mobbing dans certains offices de l'Etat, drogues dans les discothèques … 

 

Pas dans le moule, pas dans la ligne du journal, pas politiquement correct, pas socialement intéressant, pas fondamentalement opportun avant les élections, j’ai tout entendu mais je n’ai rien lu.

 

Un soir un ami m’a dit « il faut se méfier des journalistes » ; « tu as raison » lui ai-je répondu, « car ils pourraient un jour dire la vérité ».

 

Ce qui est certain, c’est qu'au fond de moi je vais rester un « fouille merde », juste pour déranger un peu plus ceux qui ne supportent pas cette odeur. »

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

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13/08/2011

"Manon, le nouveau monde"

« Mon prénom est Manon. Je suis née à la Clinique des Grangettes le 9 août 2011 à 0557. Selon la formule consacrée, je vais bien, je mesure 41 cm et pèse 3'500 grammes.

 

Demain je vais rentrer chez moi, chez nous. J'ai des parents formidables. Maman est une perle, elle me parle toute la journée, même la nuit parfois, et papa tourne en rond comme un avion, comme s'il ne savait pas où atterrir. En trois jours j'en ai vu passer des visites, que des gens que je ne connais pas. Certains vont m'accompagner tout au long de ma vie, mais d'autres je ne les reverrai probablement jamais. Ils sont tous adorables, sauf quand ils me parlent avec des bruits bizarres, que je ne comprends pas. Mais bon, ils ont le sourire, c'est le plus beau des cadeaux.

 

Par contre, je me demande où je suis arrivée, dans quel monde on vit, car si tous ces adultes adorent me faire des grimaces dans les premières minutes, ils parlent rapidement de leurs soucis, comme si je n'étais pas là. J'ose croire que tout n'est pas aussi sombre dehors, car ce n'est pas dans ce monde là que j'ai envie de grandir.

 

Voyez plutôt :

 

  • Un homme a été retrouvé à Annemasse avec une balle dans la tête, c'est un meurtre mais selon mamie Jeannine il n'est pas mort tout de suite.
  • Énormes incendies en Espagne, des centaines de personnes évacuées, dont la cousine de Juan.
  • Il y a eu cinq morts dans des émeutes à Londres, Gérard a annulé son vol Easy-Jet prévu la semaine prochaine, ils iront à Rome à la place.
  • Un avion s'est écrasé en Russie, 123 morts, dont un grand sportif que connaissait Laurent.
  • L'appartement de Marie a été cambriolé le week-end dernier, tous ses bijoux ont disparus.
  • Antoine se demande s'il ne va perdre son emploi, car l'ambiance n'est pas terrible à la banque actuellement à cause de la bourse.
  • Julien lui explique qu'un trader s'est suicidé la semaine dernière après la ruine de ses clients.
  • Dans la Corne d'Afrique, 12 millions de personnes risquent de mourir de faim si l'on ne fait rien. Tante Sophie a versé CHF 50.- à la Chaîne du Bonheur pour apporter son aide.
  • La maman de Patricia, une collègue à maman, a un cancer.
  • Selon Adrien, l'accident de la centrale de Fukushima aura des répercussions sur le nombre de cancer, même en Europe.
  • Philippe est dégoûté car l'armée tire sur la foule en Syrie, il y aurait trente morts par jour.
  • Judith s'inquiète car la varicelle est entrée à Champ-Dollon, où travaille son mari.
  • Stéphane va divorcer, il n'aime plus Caroline.

 

Enfin, comme dit papa tous les soirs en quittant la chambre de maman : et surtout ne te fais aucun souci, y a pas de problèmes, y a que des solutions dans la vie. »

 

Manon, une petite fille du nouveau monde.

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

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09/08/2011

Lettre à Clémence !

« Chère Madame,

 

Si me permets de vous écrire ce soir, au son des mes mots, c'est pour trouver en vous une résonance à mes pensées. Qui mieux que vous sait nous observer du sommet de la tour nord, tout en regardant le temps qui passe et les minutes qui s'écoulent, sous la bise ou le vent, sous la pluie ou au firmament des lueurs du soleil, voire de la lune.

 

Je ne suis pas centenaire comme vous, loin de là, mais depuis quelques années j'observe aussi ma ville, mon canton, ses citoyens et ses décideurs. Si ces derniers ne savent plus sonner le glas à la lecture des chiffres ou lors des tempêtes, ils ne trouvent pas non plus les solutions aux problèmes rencontrés, presque ignorés car dissimulés.

 

Pourtant, au jour le jour nous ne nous retrouvons plus en cette société genevoise, que d'aucuns ont pourtant servi, au prix de leur vie parfois, laissant leur nom dans l'histoire, et en nos murs souvent. Un historique galvaudé par l'abandon de nos valeurs. Mais Genève n'est-elle pas devenue ce qu'elle est le siècle passé grâce à celles-ci ?

 

Genève perd son âme, son identité, sa culture, sa joie de vivre et son patrimoine. Genève est devenue gourmande, mais ce péché a un prix exorbitant, celui de l'argent et des envieux.

 

Pourtant, nous avons l'eau et le feu, les montagnes et les neiges éternelles, du poisson et des bisons, des vergers et des champs, des chemins et des routes, des écoles et des cantines, des parcs et des promenades, des monuments et une cathédrale mythique.

 

Je n'aime pas la direction prise pour l'avenir, nous nous égarons, abandonnons nos repères et sacrifions nos valeurs sacrées pour mieux plaire. Mais à qui, à quoi, je vous le demande ?

 

Chère Clémence, vous qui sonnez juste depuis si longtemps, n'avez-vous pas les mêmes craintes que moi ? Pire encore, il se pourrait que l'on vous sacrifie prochainement vous aussi, sachant que les derniers bastions de la fin du vingtième siècle tombent un à un aujourd'hui, même en vieille-ville.  

 

Votre prénom résonne en nos cœurs comme un chant, celui de la liberté, de la défense de nos valeurs, de nos croyances, mais de nos espoirs surtout. »

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

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07/08/2011

2013, le Conseil d'Etat improbable !

Les journées étant un peu longues, les années aussi, je me suis projeté à mi-chemin en 2013, année électorale pour notre Conseil d'Etat.

 

Comme souvent, les résultats ne représenteront pas ma sensibilité, mais je me suis soudainement amusé à nommer les heureux/ses élu/es au moyen de ma plume magique.

 

1) David Hiler, DF, patron des finances avec un dernier mandat à honorer, une évidence dans la continuité. Un homme à sa place, sachant gérer écologiquement les deniers de l'Etat et parfois prendre du recul sur une collégialité exacerbée.  

 

2) Olivier Jornot, DSPE, la justice et la police pour un homme de lois, un homme de foi, de convictions et d'ambitions. Il en faut pour briller et obtenir des résultats sur le terrain, Genève a besoin d'un organe de commandement sachant manier habillement politique et sécurité publique.

 

3) Pierre Weiss, reprise en mains du DCTI, un navire à la dérive avec des grands projets sans gouvernail, mais qui doit redevenir de fleuron de la flotte. Un homme d'idée, mais aussi de décisions, abruptes parfois, économiques souvent, drastiques certainement. Mais il faut un homme fort à la tête de ce département, qui veille à la dépense, quitte à déplaire.

 

4) Pierre Losio au DIP, intelligent et fin, respecté et respectable, connaît si bien Genève et ses besoins, une culture du terroir pour redonner goût à l'étude. Sa grande discrétion lui servira pour travailler sereinement avec les partenaires, à l'écoute des étudiants, des parents d'élèves mais aussi des enseignants. Un bon professeur qui peut encore beaucoup apporter.   

 

5) Mauro Poggia au DSE, pour une politique pragmatique face aux injustices sociales. Homme reconnu dans son combat sur les assurances maladies, peut apporter une vision nouvelle de l'action sociale à Genève.

 

6) Anne Emery-Torracinta, au DIM, pour une politique de gauche non larmoyante, un équilibre social dans la mobilité urbaine et suburbaine qui n'oublierait personne, une avancée sociale sachant mêler la terre et le béton, l'eau et les ponts, les transports publics avec le reste.

 

7) Guy Mettan, un véritable patron capable de gérer le DARES, sans grand bouleversement mais en ayant conscience des enjeux économiques à équilibrer. Ses nombreuses relations devraient faire merveille pour le développement de la recherche universitaire, et dans bien d'autres domaines.

 

Hiler - Jornot - Weiss - Losio - Poggia - Emery-Torracinta et Mettan, une belle brochette politique, des gens de bonne compagnie et qui se connaissent pour un changement radical qui ne verserait ni à gauche, ni à droite.

 

Bon, ce n'est pas tout, faut cesser de rêver et demain on doit retourner travailler pour payer nos impôts, car sans argent pas de politique d'avenir, même à Genève.

 

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

05/08/2011

"Il est en moi, mais ce poison va m'aider à vivre"

"Je ne l'avais pas oublié, mais en trois semaines je m'étais habituée à lui, il était presque déjà devenu mon allié, même s'il s'était dissout avec le temps. Passées les premières réactions, le choc et les nausées, j'avais dû me résoudre à admettre qu'il allait falloir vivre avec ce poison que l'on m'administre. Ce soir, pour ce deuxième traitement, il est à nouveau là, il pénètre dans mon corps, goutte à goutte, suspendu au dessus de ma tête. Ce qui est terrible, c'est que ce poison, si nocif pour mes cellules, est pourtant mon seul ami face à la maladie qui me ronge.

Telle une cérémonie, cette perfusion va durer 20 heures. Pas de mélange, l'un après l'autre les produits vont se succéder pour donner l'alchimie attendue, recherchée, espérée. Ce n'est pas d'être alitée qui est difficile actuellement, mais de voir que mon corps change, réagi, se transforme et porte maintenant les stigmates de la maladie. La perte de mes cheveux a été une épreuve. Un symbole de féminité qui disparaît. Ils vont repousser comme me le dit mon fils, mais ma sensibilité est atteinte, l'image est troublée, tout comme mon regard par quelque larmes.

Il y a deux mois j'allais bien, je perdais un peu de poids, ce qui ne me déplaisait pas, tout en ayant simplement du mal à avaler certains aliments. Il y a deux mois j'étais en vie, on me donnait bonne mine et j'allais de l'avant.

Depuis un mois, ma vie a changé, elle s'est raccourcie, elle s'est endurcie, elle s'est révoltée. Pourtant, je n'ai pas envie de baisser les bras, pas encore. Ma famille est là, les médecins aussi. Ensemble nous allons avancer, jour après jour, semaine après semaine. Pas de projet, juste l'espoir que demain sera meilleurs qu'aujourd'hui. Pas de rémission, juste vivre avec et parcourir ce chemin de vie pas à pas.

De la force j'en ai, j'en donne et j'en procure, les épreuves seront pénibles, j'en suis consciente, mais il me manque parfois de l'énergie. Ce combat, cette lutte contre la maladie sont épuisants. Le traitement l'est encore plus paradoxalement. J'arrive à me persuader que si je souffre ainsi, mes cellules indésirables elles succombent, une à une, sans proliférer.  

Je ne vais pas me plaindre, je trouve souvent que mes compagnes de chambres sont bien plus malades que moi. Un miroir que je ne veux pas encore affronter, car tel n'est pas mon destin. Je me battrai, je vais lutter, mais je n'irai pas au-delà de mes possibilités. La souffrance humaine à des limites que l'on doit respecter. Mieux vivre je veux bien, vous quitter paisiblement je l'exige. "

Carpe Diem Maman.

Walter Schlechten, habitant de La Croix-de-Rozon.

 

 

 

 

 

28/07/2011

"NorthWar -18"

«Le grand jeu final est lancé, je suis à la dernière étape, si près du graal. Les conditions de cette ultime mise en scène ne sont pas bonnes ce soir, qu'importe. Il pleut, le ciel est sombre et il fait nuit noire. Je marche droit et d'un pas décidé. Rangers, pantalon noir, veste de chasse grise sur un pull en laine bleu marine, une casquette de baseball vissée sur la tête. Le casque d'assaut, c'est pour les trouillons. Dans mon sac à dos, deux grenades explosives et cinq chargeurs complets pour ma HK que je porte en bandoulière. A la ceinture, un P228 et un colt Smith & Wesson 629. Dans les poches de mon gilet, des chargeurs de rechange pour le Sig-Sauer et de la mun 44 Magnum pour mon chouchou. Je ne connais pas le nombre de cartouches dont je dispose, mais il y en aura assez, c'est certain. J'avais le choix des armes, mais on ne change pas une équipe qui gagne. A nous quatre on va enfin passer le palier supérieur. Je dégaine, main droite le S&W, main gauche le Sig.

 

Ce soir je ne reviendrai pas en arrière. Des semaines que je prépare cette expédition, point par point, rue par rue, cible par cible avec un seul objectif, gagner la partie. Je ne veux pas rester sur un échec, je dors mal après, donc j'ai mis tous les atouts de mon côté.

 

L'adversaire, je le connais bien. Des zombies qui dealent dans nos rues, qui hantent nos nuits, nos cauchemars. Ils traînent aux coins des bâtiments, derrière les voitures, dans les immeubles, ils sont partout. Impossible pour moi de les confondre avec des passants ou des touristes. Ils sont mes cibles, mon seul objectif, et je dois faire « match point » ce soir. Le carnage va commencer, deux rues et pas un gibier en vue, pas normal. Ma tête tourne de gauche à droite, suivant mon regard, en vain. Ne jamais reculer, mais par contre anticiper, car sinon c'est toi qui risque d'être touché.

 

Bruit à gauche ; cible visible ; deux coups feu libre avec le Sig ; dealer abattu. J'avance et lui mets une troisième balle dans la tête. La luminosité issue des déflagrations illumine mon regard. Mes mains se crispent, elles ne doivent pas, je dois rester cool, concentré mais cool.

 

J'avance et depuis cet instant les cibles se présentent une à une, tout comme elles tombent une à une. Je suis d'une précision dingue ce soir, je suis fier de moi. Tous ces entraînements auront enfin servi. J'ai divisé mon champ de vision en deux. Sur ma gauche le Sig est redoutable, sur ma droite, mon S&W efficace. Pas de tir croisé, sauf si plusieurs cibles arrivent du même côté. Ce qui est sûr, je n'oublie jamais d'achever le zombie d'une balle dans la tête, pas de point en plus pour ça, mais juste la certitude qu'il a été éliminé.

 

Je compte aussi mes coups pour les changements de chargeurs et la recharge. C'est un travail de précision, raison pour laquelle je dois rester très concentré, ce qui fait que je n'entends rien, ni les cris des passants, ni les invectives des dealers. Il n'y a que mon pouls qui résonne dans mon torse, alors que les chiffres se bousculent dans ma tête. Tous mes muscles se tétanisent, l'adrénaline arrive, le plaisir aussi.

 

Le terrain de jeu a soigneusement été choisi. Des rues que je connais bien, ainsi pas de mauvaise surprise. C'est un tout, dans la vie c'est comme au jeu, pas de hasard, juste être méticuleux, précis et décidé.

 

C'est incroyable comme après une vingtaine de cadavres l'on n'y voit plus des zombies dealers mais des proies, telles des animaux enragés qu'il faut abattre tout simplement.

 

Et un de plus, et un autre. Méfiants, mes ennemis se font plus rares, je passe donc à la HK, bien plus précise pour des tirs à 30 mètres ou sur une cible dissimulée partiellement. Des lâches, plus aucun courageux pour venir m'affronter, j'avance encore et encore. J'ai presque gagné, je jubile déjà, un petit sourire me gagne. Il ne faut pas, pas encore, pas maintenant car je risque de tout perdre, ma concentration et une vie. Je sais bien que je vais me faire abattre, le joueur le plus courageux, ou le plus fou, ne gagnera jamais contre les institutions. La machine est plus forte que l'homme.

 

La fin est proche, je viens d'en abattre trois nouveaux qui se trouvaient dans une voiture. C'est propre, sans bavure. Le plaisir est immense même si les yeux me brûlent un peu sous l'intensité des assauts répétitifs. Je suis dans ma réalité, dans mon monde, dans une vie où tout se passe comme je l'avais prévu. Difficile de faire la part entre le virtuel et la réalité, l'adrénaline a ceci de bon, c'est qu'elle supprime les sentiments qui nous rendent faible, tels que la honte, le remord, la peur, la crainte, la bonne conscience.

 

Peu importe, je dois remplir ma mission cette nuit et abattre le plus possible de zombies dealers, car le graal de la liberté se trouve au bout de la rue, et de mes armes. »

Question : Faut-il interdire les jeux vidéos violents aux mineurs ?

Walter Schlechten, habitant La Croix-de-Rozon.

 

10:46 Publié dans Culture, Fiction, Jeux de mots, Médias | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

19/07/2011

"Roms service"

« Mon nom est Simona, je ne parle pas français mais le romani, même si je communique aussi en italien. Je suis née à Aiud, en Transylvanie il y a 43 ans, mais j'en parais 10 de plus. Mère de deux enfants, je suis mariée à Gheorghe, un vieil homme malade rongé par l'alcool.  

 

Depuis 3 ans nous venons à Genève, 9 mois par an. Nos enfants nous y rejoignent pendant les vacances scolaires. En Roumanie, l'école est devenue « obligatoire » pour les Roms, sachant que la municipalité nous verse une allocation pour tout enfant scolarisé, ceci grâce à une subvention de la communauté européenne. Impossible pour nous de laisser échapper cet argent, même si l'on est conscient que nos petits doivent apprendre au moins à lire et à écrire.

 

Dans la ville de la croix rouge, la mendicité est notre pain quotidien, pas de voleur chez nous, juste quelques musiciens. La première année nous avions utilisé un transport organisé depuis Alba Iulia. Mais, une fois arrivés en Suisse, la dîme que nous devions reverser au transporteur était trop lourde. Donner la moitié de nos gains durant trois mois, il ne nous restait pas de quoi subvenir à nos propres besoins. Depuis nous prenons une ligne régulière de bus, 1800 kilomètres en 2 jours, mais une fois ici nous ne devons plus rien à personne. Il y a bien des clans qui tentent de nous soutirer de l'argent, mais nous nous tenons éloignés de ces gens. Ce sont des voleurs et leurs lois ne sont pas les nôtres.  

 

A Genève, le plus difficile c'est de trouver où dormir et à manger.

 

Les nuits sont fraîches, même en été. Alors on s'organise, on trouve de quoi se faire un lit de fortune, quelques vêtements usagers dans les boîtes jaunes Emmaus et on s'installe. On dort en groupe, en fratrie, pour se tenir chaud. Depuis 4 mois nous devons tous les jours débarrasser notre campement de fortune car la police et la voirie ont organisé des ramassages.

 

Pour les repas il y a bien quelque œuvres caritatives mais ces lieux si rares sont pris d'assaut par d'autres nécessiteux. Des clochards, des toxicomanes, des requérants d'asile, des femmes abandonnées, des vieux sans ressource ou des jeunes à la rue, il y a de tout et de toutes les nationalités. On arrive encore à y recevoir un repas, mais souvent il faut jouer des coudes pour réussir à y entrer. Il y a bien un gérant d'une supérette qui nous donne les invendus en fin de journée, il n'aime pas jeter, mais son patron ne doit jamais l'apprendre. Comme nos hommes boivent beaucoup de bières, une partie de nos gains apaise leur soif. Nous on travaille le jour, eux nous protègent la nuit, mais les journées sont longues et incertaines.

 

La mendicité ici fonctionne encore un peu, les gens se promènent toujours avec de l'argent en poche, pas comme en France où la carte bleue est devenue la seule monnaie courante. Il faut juste trouver le bon emplacement, le bon jour et la bonne heure, car rien n'est acquis.

 

Personnellement je préfère offrir un sourire pour demander l'aumône, rien ne sert d'insister ni d'insulter, car bien souvent ceux qui donnent une fois recommenceront. Ces gens là ont la main sur le cœur, mais ici la pitié ne marche pas, elle fait peur, les passants changent de trottoir.

 

Par contre, un petit morceau de violon ou d'accordéon et un merci maladroit provoque une certaine générosité. Reste le problème des autorisations, mais il faut payer CHF 10.- par jour pour jouer d'un instrument, nous ne pouvons pas avancer cette somme. Alors, tout comme pour la mendicité, on s'expose aux amendes des policiers. Parfois, si on part immédiatement, l'agent ne prend pas nos noms, il se contente de nous faire fuir.

 

En Roumanie, s'il y avait du travaille, je devrais travailler aux champs durant plus de 9 heures pour gagner la moitié de ce que je récolte ici en un jour. Le soir arrivé, on compte nos gains et on partage. Chacun doit pourvoir manger, boire et s'acheter des cigarettes, seul luxe encore autorisé.

 

Demain, sauf s'il pleut, je retournerai à l'angle de ma rue, usant de mon plus joli sourire pour gagner un peu ma vie, afin de poursuivre  un chemin pourtant sans avenir, juste pour survivre tout simplement. »

 

Walter SCHLECHTEN, habitant La Croix-de-Rozon.

17/07/2011

"Le miroir brisé"

« Je m'appelle Max, je suis né et j'ai vécu dans le quartier de Saint-Jean, mais actuellement je passe toutes mes journées devant la gare de Cornavin. A 63 ans je n'ai plus aucun revenu, je me suis retrouvé au chômage il y a huit ans, puis à l'aide sociale. Il y a deux ans j'ai eu honte de n'être qu'un assisté, j'ai tout laissé tomber, mais depuis j'ai aussi tout perdu. Une histoire qui peut vous arriver demain, tel un cancer, même si on n'ose y croire au quotidien.

 

Après mon licenciement, mon épouse a supporté un an notre situation familiale, ma dérive financière et mes colères alcoolisées. Elle m'a quitté comme on laisse un fardeau sur le bord du chemin, pour mieux avancer, pour ne pas tomber avec lui, pour survivre probablement. D'entretiens d'embauches à mes débauches alcooliques, impossible pour moi de retrouver un travail. J'ai bien vite compris que je ne serai plus jamais un ouvrier comme les autres, un employé, un salarié. Elle aussi l'avait compris, d'ailleurs je ne voulais pas l'entraîner dans ma chute sociale, je ne l'ai pas retenue.

 

Avec une formation dans un métier en déshérence, le vieux cordonnier que je suis n'a eu aucune chance de réussir une reconversion, surtout à mon âge. La faute à qui, à quoi ?

Des institutions noyées sous les demandes, fossilisées dans les lois et les règlements d'application, par le droit, par la gestion administrative des dossiers, oubliant trop souvent l'humain à la porte de l'office. Le chômage c'est comme une maladie, plus elle est longue, moins il est facile d'en guérir.

 

Les factures, les dettes, les impayés, les poursuites, l'évacuation de mon logement, la saisie de mes biens, le tout accompagné de la maladie, la dépression et enfin l'alcool qui devient si vite votre meilleurs ennemi. Il faut dire qu'une fois en rue, la solitude, le froid, la faim, la honte, la douleur demeurent vos seuls compagnons.

 

Le réseau social est quasi inexistant après. Vos proches et vos amis vous oublient, vous chassent parfois, alors que les organismes d'entraide sont bien plus efficaces pour les requérants d'asile que pour nous, les exclus sédentaires.

 

J'ai bien dormi durant quelques semaine dans un foyer d'accueil ou à l'asile de nuit, mais cette vie communautaire n'est pas saine, elle nous noie dans la masse, elle engendre l'habitude et l'effet miroir qui se doit de nous bousculer disparaît à son tour. L'indépendance d'une couche, dans un parc, dans une cave ou un parking reste une des rares libertés où nous nous donnons le choix, celui de garder un peu d'intimité et de dignité. Manger un peu, trouver de l'argent pour acheter le liquide divin, un brin de toilette alors même que les wc publics disparaissent tour à tour, tel est mon quotidien.

 

Heureusement, ce matin comme tous les jours je ne suis pas seul, d'autres exclus sont là, à notre rendez-vous de l'aube. Il y a José, l'ancien chauffeur poids lourds, Marcel, l'ex ouvrier de chantier, Paul, un écrivain qui n'a jamais publié et Izmir un vieux turc qui a fait tous les petits boulots du monde. Nos parties de cartes nous donnent l'impression que les journées sont moins longues. Elles créent aussi un lien social, aussi éphémère qu'il soit mais tissé autour du partage d'un morceau de pain ou d'une bouteille de gros rouge. Nous sommes de gentils clodos, on ne vole pas, on ne mendie pas, on n'escroque pas, on range nos déchets la journée terminée pour ne pas gêner. Mieux encore, on ne demande plus rien car l'on n'espère plus grand-chose.

 

Demain est un autre jour, mais si vous passez devant la gare et que vous nous y croisez, ne détournez plus la tête, mais regardez nous tel un miroir d'une société où demain c'est peut-être votre reflet que vous y verrez. »

 

Walter SCHLECHTEN, habitant La Croix-de-Rozon.