La vie de flic, on ne peut pas l'oublier, elle nous rattrape toujours au coin d'une rue !

Hier soir, j'ai eu le plaisir de partager un excellent repas dans les Eaux-Vives, au Café de l'Amitié, avec quelques amis. Point commun des convives, le fait que nous ayons tous travaillé dans ces rues, soit comme gendarmes, soit comme garagistes.

Lors de mon affectation en 1990, les Eaux-Vives étaient un "petit village" qui dépendait du secteur de Rive. Tous les ex-gendarmes présents autour de la table y ont travaillé plus de 15 ans alors que le patron d'Auto-Secours, lui, est toujours un commerçant emblématique des lieux, tout comme son collègue. 

Cela faisait des années que je n'étais par retourné dans cette partie de la Ville, quartier qui a bien changé. Des commerces y ont disparu, d'autres y ont vu le jour, la circulation des véhicules motorisés y a été "canalisée" et les places de stationnements reconfigurées. Dans mon esprit, l'âme des lieux s'est égarée. 

Les immeubles, eux, n'ont pas bougé. C'est justement en cheminant aux pieds de ceux-ci que j'ai été soudainement envahi par un flot de souvenirs. Ils se sont bousculés à une si grande vitesse que je me suis rendu compte que notre métier, comme d'autres, laisse des traces indélébiles qui ne tomberont jamais dans l'oubli. 

Là, c'est au quatrième étage qu'une femme avait tenté d'appeler les secours, suite à une vilaine chute dans son appartement, en cliquetant toute une nuit sur un radiateur avec une petite cuillère. C'est dix jours plus tard que nous avions découvert son corps en décomposition, les fortes chaleurs de l'été ayant accéléré le processus. Un drame de la solitude, en pleine Ville. 

Ici, c'est un "cambrioleur" d'une menuiserie qui étonnamment nous attendait après son forfait, ayant pris le temps de déféquer dans le hall. En plein hiver, ce récidiviste avait froid et venait de décider de se faire arrêter pour pouvoir dormir au chaud en prison.  

Là-haut, au sixième, un homme désespéré s'était tiré une balle dans la tête avec un fusil. Le plafond était rouge sang tout comme le duvet du lit où le corps s'était écroulé après l'acte irréversible. Les pompes funèbres avaient enveloppé le défunt dans ce couvre lit pour lever le corps. 

Encore un quatrième étage, c'est là que vivait un "gamin" d'Onex, cambrioleur de pharmacie invétéré. Un soir, en lieu et place de nous rendre à Champel sur le lieu du délit nous sommes simplement allés l'attendre en bas de chez lui, rue de Montchoisy, pour le cueillir à son retour avec les médicaments dérobés. 

Même immeuble, autre temps, encore une levée de corps sordide qui resurgit. Une odeur insupportable mais spécifique nous avait agressés dans l'ascenseur déjà. A l'ouverture du logement, dans la cuisine, le corps décomposé d'une dame âgée était incrusté dans une chaise en bois. Sur la table, du pain et un morceau de fromage rongé par les vers. L'eau du robinet y coulait encore et le programme télé était ouvert à une date antérieure de douze jours. Les pompes funèbres avaient emporté le corps et la chaise.

Ici, au premier étage, une dame dépressive qui avait trop souvent l'habitude d'appeler les services d'urgence. Surnommée la "petite voiture rouge", cette personne avait surtout besoin de parler, de moins boire c'est certain et d'envisager sa vie sans sa mère qui habitait deux rues à côté. Exaspérante et touchante à la fois, on y allait pour s'assurer qu'elle n'allait pas passer à l'acte. L'aspect social d'un métier où l'on préfère courir après les voleurs. 

La chevaline du quartier n'est plus là, qu'est devenu ce sympathique boucher à qui j'aurais bien dit "bonjour" et qui nous préparait de succulents steaks de cheval marinés pour la nuit. 

Au coin de deux rues je lève la tête, au deuxième étage nous étions venus pour un enfant battu, la monstruosité de parents qui "n'y arrivaient plus". 

Je me retourne, en face c'était une levée de corps où l'amant était décédé chez sa maîtresse. L'épouse était venue sur place, avisée par la favorite, hallucinant. 

Sur ma gauche, lieu de l'arrestation d'un autre habitué qui avait cambriolé le magasin de moto, je courrais vite à l'époque. 

Au bout de la rue, le centre médicalisé où un cinglé bien connu nous avait recommandé d'appeler les "hommes en noir" pour l'expulser des lieux alors que nous étions déjà six sur place. 

Au détour de la rue du XXXI-Décembre je regarde le lac, le jet d'eau, indétrônable symbole de la rive gauche. 

Il est 23:55, d'autres souvenirs encore nombreux et parfois plus heureux se bousculent. Les terrasses des établissements publics ferment, le bruit des fêtards s'entend au loin, le quartier lui s'éteint. Il meurt probablement aussi petit à petit, pour mieux renaître, qui sait. 

Mes souvenirs, eux, demeurent gravés à jamais.

Walter SCHLECHTEN, dit "Minet" 

 

 

 

Commentaires

  • Le flic voit tout en noir ce que le poète voit tout en rose. A se demander qui a raison et qui a tort. Mais l'œil trompe moins souvent que la pensée.

    J'ai beaucoup apprécié. Bien à vous.

  • Monsieur Vogel, permettez-moi de nuancer vos propos : le poète ne voit pas tout en rose, mais il poétise ce que les yeux aperçoivent, pour le meilleur, mais aussi, hélas, pour le pire. Cela étant précisé, j'ai apprécié comme vous les souvenirs de Monsieur SCHLECHTEN

  • Mon quartier chéri, mon enfance.

    Mais beaucoup de violence dans mon appartement, des cris, du sang. Juste en dessous, un couple. Lui policier. Il n'a jamais rien fait. Ni fait envoyer personne.

  • JDJ, c’est malheureusement une époque où les violences domestiques n’étaient pas considérées. Rares étaient les plaintes et quand bien même, souvent elles étaient retirées peu après par la victime. La modification de la loi a été salutaire mais c’est la procédure qui est trop lourde, de ce fait les policiers redoutent bien souvent ce genre d’affaire . Après, chacun vit avec ses devoirs et sa conscience.

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